jeudi 29 mars 2012

Les oubliés

Dans le récit mythique du déluge, il y a quelques oubliés. Tous les hommes qui ne montent pas dans l'Arche.
Pour eux, le premier jour a dû, finalement, être un jour comme les autres. "Tiens, il pleut aujourd'hui". Le deuxième jour n'est peut-être pas très différent. Le troisième jour, certainement, des remarques. "Pfff il pleut beaucoup, ç'a pas arrêté depuis trois jours". Le quatrième jour, une stupeur qui, peu à peu, fait place à l'irritation croissante. Après un climax, s'installe un sentiment d'absolue désolation, de lassitude mélancolique, de renoncement à l'esprit et à la conscience.
Une sorte de nirvana négatif.
Certes c'est une punition. Mais dans cet état, je ne pense pas qu'on puisse s'orienter vers la repentance et être finalement sauvé. Ca doit être ça, être maudit.
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Le 29 mars, en 96h : un mètre d'eau à Takamaka et déjà plus de 36 centimètres chez nous.
Nous vivons une période punk.

samedi 25 février 2012

Orages au paradis

Les télés et journaux nationaux transmettent ces temps-ci beaucoup d'images de la Réunion. Des images pas très jolies, des images qui font peur et qui sont assez mal contextualisées et commentées.
Du coup, je reçois beaucoup de mèls, de coups de fils un peu angoissés ou alarmistes qui demandent des nouvelles du front.
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Alors voilà, je copie-colle ici, à peine modifié, un mèl que je viens d'envoyer à mon oncle gégé et ma tante nini qui se faisaient du souci, histoire que, tous, vous ayez un peu mieux en tête ce qui se passe ici, "en vrai". Pas seulement l'avis d'une sorte de zoréol, mais un avis partagé par un certain nombre, zoreils comme réyonés, qui essaient de réfléchir un peu à la situation politique et sociale du péï. Après, on peut discuter de tout ça, bien sûr !
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Ne vous laissez pas influencer par ce que vous voyez à la télé !
En tout cas pour l'instant, dans la "réalité vraie", vécue par la majorité, on est très loin des scènes de guerre civile qui semblent passer sur les écrans (comme on n'a pas de télé, je ne peux pas juger sur pièces de ce qui est retransmis cependant).
Effectivement, c'est violent. Mais, même si ç'a lieu dans plusieurs villes, c'est extrêmement limité. A St Denis, par exemple, ça ne castagne que dans un seul quartier et c'est tout. On entend les hélicos qui tournent au loin et quelques fois les détonations des lacrymos et voilà.
Pour l'instant, les faits, c'est ça.
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Même si cela prend la suite d'une petite grève sur les prix des carburants et si certains récupèrent ces événements comme révolte sur la vie chère, ça n'a en fait rien à voir.
C'est fondamentalement quelque chose d'immensément triste : tous ces djeunces n'ont ni raison ni tort, c'est une explosion de misère sociale par des jeunes désoeuvrés qui n'ont aucun avenir, dont la vie n'a pas de sens et, finalement, ne vaut rien. C'est donc violent, apolitique, sans but, sans signification, sans solution ; et voilà pourquoi c'est donc si infiniment triste. Par certains côtés, ça me fait penser à la crise dans les banlieues en 2005.
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Je crois ne connaître personne parmi ces révoltés de la vie. Mais je vois bien le genre de gens qu'ils peuvent être. Ils pourraient être mes petits potes de la cité où je vais faire de la musique de temps en temps : des pas-méchants, des qui voudraient bien faire mais à qui personne ne laisse la chance d'essayer et qui en sont réduits à enchaîner des stages de merde et à vendre des branches de letchis à 1 euro le kilo sur le bord de la route quand c'est la saison pour à peine survivre. Après, les bien-pensants ont beau jeu de dire d'eux qu'ils sont des mangeurs d'allocs et des trafficoteurs...
Mais voilà, on s'aperçoit là que l'humiliation peut atteindre une limite, parfois, même si la cristallisation, à proprement parler, n'a "aucun sens".
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Tout cela dit, j'espère évidemment que ça va s'arrêter vite. Car détruire le peu qu'on a n'est nuisible qu'à soi-même. Car ça peut laisser des traces profondes. Car il ne faudrait pas atteindre un point de non-retour, des blessés, des morts. Car cette violence est aveugle, et ça fait peur.
Mais la conclusion, quelle qu'elle soit, ne peut être que triste ; ici, comme en métropole et comme ailleurs, c'est de toute façon le cercle du déclassement, de la misère sociale, de l'humiliation, un cercle sans fin apparente puisque pour en sortir il faudrait des politiques, locaux comme nationaux, grands et visionnaires.
Or...
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Donc voilà, ne craignez pour l'instant rien pour moi. Je suis simplement - je me répète - saisi d'une infinie tristesse, non pour mon île, mais pour tous ces miséreux, ces laissés-pour-compte, de chez nous, de chez vous.

dimanche 13 mars 2011

Retour aux fondamentaux

Salut à tous,
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c'est un fait, je n'alimente plus ce blog. Et c'est un cercle vicieux qui s'installe : avec une vie sociale pour le moins "active", beaucoup de choses se passent et je n'ai pas trop le temps de coucher ça par écrit ; et ensuite, tout devient compliqué à raconter puisque en rapport avec des choses non encore racontées...
L'agitation ne permet pas de rendre le quotidien au fur et à mesure, alors autant se concentrer sur les événements-phare en ne donnant que le contexte nécessaire.
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Et un événement-phare a eu lieu : j'ai recommencé à faire vraiment de la musique. On peut toujours se dire avec le recul que c'est quelque chose qui se préparait : j'avais à nouveau une clarinette et un piano à la maison... Mais, depuis le début de cette année 2011, le hasard merveilleux des rencontres a fait son oeuvre, et j'ai rencontré un certain nombre de musiciens géniaux, et on s'est tous liés.
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Un collectif est en train de naître et c'est une dynamique formidable. On est cinq, avec des background complètement différents, et ça marche diablement bien.
- Thomas, bon guitariste jazzy, intéressé par presque tout et qui joue aussi des tablas indiennes.
- Colas, notre petit mauricien, guitariste qui a toutes les chansons du monde dans les doigts, titulaire d'une maîtrise de clownerie musicale, et qui fait la percussion aussi quand l'occasion se présente.
- Orly, chanteuse un peu barrée :-)
- Gaëlle, phénomène musical pour moi, voix splendide, autodidacte totale, qui joue de tous les instruments grâce à une oreille parfaite. Elle habite à la Trinité, on a été voisins pendant deux ans sans se connaître, que de temps perdu !!!!
- Et moi, avec mon background classique et académique, à la clarinette et au piano.
Au final, mix détonnant "zoreil/réyoné/moricien"
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La dynamique se traduit pour l'instant par plusieurs "boeufs" publics où on fait essentiellement des reprises, mais aussi par tout un travail de création.
La création, c'est d'une part entre Thomas et moi (piano/tablas, piano/guitare, clarinette/guitare - coopération depuis un moment déjà : on a accueilli le bonhomme à la maison quand il est arrivé à la DR pour bosser avec nous, et ç'a tout de suite fonctionné musicalement entre lui et moi) et d'autre part Gaëlle assistée de Thomas et moi (grilles et mélodies posées, mais arrangements pas encore tout à fait au point). Avec Gaëlle, c'est plutôt des mélodies pop ou reggae et avec Thomas seul, des trucs soit jazzy soit "nout son", je ne vois pas dans quel case nous mettre...
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Je vous mets à suivre quelques vidéos sauvages qu'on a fait pendant deux boeufs et une répèt à la maison : des reprises, et un petit morceau jazzy de Thomas et moi (avec ici les filles qui font un peu d'impro vocale dessus).
Ne vous attendez pas à la surprise musicale du siècle : ces vidéos datent déjà de plusieurs semaines, et on avait à peine un mois de musique collective à ce moment-là. C'est plus pour donner une idée qu'autre chose !
Et, au moins pour moi, excusez les "couacs", j'ai de la peine à trouver les anches qu'il me faut pour ma clarinette :-S
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lundi 7 février 2011

Edouard Glissant est mort

Ce Grand Homme, pour qui j'avais un énorme respect et qui suscitait en moi un intérêt toujours renouvelé, s'est éteint la semaine dernière. J'ai déjà parlé plusieurs fois de lui dans ce blog.
Le Monde a ré-édité une interview de 2005 que je copie-colle ici, histoire de donner un aperçu supplémentaire de l'esprit de ce Monsieur :
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Pour l'écrivain Edouard Glissant, la créolisation du monde est "irréversible"
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Le grand écrivain antillais Edouard Glissant est mort le 3 février, à Paris, à l'âge de 82 ans. Poète, romancier, essayiste, auteur dramatique et penseur de la "créolisation", il était né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928 et avait suivi des études de philosophie et d'ethnologie, à Paris.
Nous republions ici l'intégralité de l'entretien qu'il avait accordé au Monde 2, en 2005. Il venait alors d’achever son dernier ouvrage “La Cohée du lamentin” (Gallimard).
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Qu'entendez-vous par la nécessité de développer une "pensée du tremblement", à laquelle vous consacrez votre prochain livre ? Selon vous, seule une telle pensée permet de comprendre et de vivre dans notre monde chaotique et cosmopolite ?
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Edouard Glissant : Nous vivons dans un bouleversement perpétuel où les civilisations s'entrecroisent, des pans entiers de culture basculent et s'entremêlent, où ceux qui s'effraient du métissage deviennent des extrémistes. C'est ce que j'appelle le "chaos-monde". On ne peut pas diriger le moment d'avant, pour atteindre le moment d'après. Les certitudes du rationalisme n'opèrent plus, la pensée dialectique a échoué, le pragmatisme ne suffit plus, les vieilles pensées de systèmes ne peuvent comprendre le chaos-monde.
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Même la science classique a échoué à penser l'instabilité fondamentale des univers physiques et biologiques, encore moins du monde économique, comme l'a montré le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine. Je crois que seules des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l'irrésolu, la crainte, le doute, l'ambiguïté saisissent mieux les bouleversements en cours. Des pensées métisses, des pensées ouvertes, des pensées créoles.
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Pourriez-vous donner une définition de la "créolisation" ?
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L'apparition de langages de rue créolisés chez les gosses de Rio de Janeiro, de Mexico, ou dans la banlieue parisienne, ou chez les gangs de Los Angeles. C'est universel. Il faudrait recenser tous les créoles des banlieues métissées. C'est absolument extraordinaire d'inventivité et de rapidité. Ce ne sont pas tous des langages qui durent, mais ils laissent des traces dans la sensibilité des communautés.
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Même histoire en musique. Si on va dans les Amériques, la musique de jazz est un inattendu créolisé. Il était totalement imprévisible qu'en 40 ou 50 ans, des populations réduites à l'état de bêtes, traquées jusqu'à la guerre de sécession, qu'on pendait et brûlait vives aient eu le talent de créer des musiques joyeuses, métaphysiques, nouvelles, universelles comme le blues, le jazz et tout ce qui a suivi. C'est un inattendu extraordinaire. Beaucoup de musiques caribéennes, ou antillaises comme le merengue, viennent d'un entremêlement de la musique de quadrille européenne et des fondamentaux africains, les percussions, les chants de transe. Quant aux langues créoles de la Caraïbe, elles sont nées de manière tout à fait inattendue, forgées entre maîtres et esclaves, au cœur des plantations.
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La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse…
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Selon vous, l'Europe se créolise. Vous n'allez pas faire plaisir au courant souverainiste français…
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Oui, l'Europe se créolise. Elle devient un archipel. Elle possède plusieurs langues et littératures très riches, qui s'influencent et s'interpénètrent, tous les étudiants les apprennent, en possèdent plusieurs, et pas seulement l'anglais. Et puis l'Europe abrite plusieurs sortes d'îles régionales, de plus en plus vivantes, de plus en plus présentes au monde, comme l'île catalane, ou basque, ou même bretonne. Sans compter la présence de populations venues d'Afrique, du Maghreb, des Caraïbes, chacune riche de cultures centenaires ou millénaires, certaines se refermant sur elles-mêmes, d'autre se créolisant à toute allure comme les jeunes Beurs des banlieues ou les Antillais. Cette présence d'espaces insulaires dans un archipel qui serait l'Europe rend les notions de frontières intra-européennes de plus en plus floues.
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Dans votre dernier roman, Ormerod, vous écrivez : "Qu'y a-t-il de commun entre le souffle du conteur, et les bêtes et le vent, un vonvon, un manicou, un colibri, et Flore Gaillard à Sainte Lucie en 1793, et la tragédie de Grenade en l'an 1983, et un taureau exaspéré ? C'est l'archipel des Caraïbes." Votre "archipel européen" semble influencé par l'archipel caraïbe ?
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L'archipel caraïbe s'étend jusqu'à la côte colombienne de l'Amérique du Sud et la grande ville de Cartagena, atteint la Floride et la Caroline, et regroupe une quantité d'îles de toute taille. Tout au long de cet archipel, on a assisté à une intense diffusion de la colonisation européenne, puis la colonisation de tous par tous, ce qui a nourrit la créolisation et ses surprises à répétition. En 1902, pendant l'éruption de la Montagne Pelée à Saint-Pierre, sur les 98 bateaux qui étaient dans la rade, 64 venaient de Caroline ou des Etats américains.
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Les Américains du sud des Etats-Unis ont vécu là-bas, ils ont adopté le style de vie des îles, ils se sont installés à Porto Rico, aux Bahamas, à Grenade. Ils ont été confrontés à des Noirs, des Espagnols, des Français, des métis, ils se sont créolisés. Ce ne fut pas une américanisation pour autant. Voyez l'incroyable richesse des musiques caraïbes depuis le jazz latino, en passant par le zouk, le reggae, le steel band, la salsa et le "son" cubain, etc, sans compter les nouveaux mélanges salsa-reggae, merengue-jazz.
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Voyez la littérature et la poésie caraïbe depuis Aimé Césaire, sans oublier le prix Goncourt de Chamoiseau, ou l'extraordinaire littérature haïtienne, avec par exemple Jacques Stephen Alexis ou Franketienne. L'archipel offre un modèle de diffusion chaotique de l'art et de la pensée du tremblement, sans uniformisation, au contraire à travers la créativité poétique. L'Europe devrait y réfléchir, elle qui offre une telle mosaïque de langues et ne cherche pas à s'uniformiser culturellement…
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La notion d'identité nationale, ou ethnique, ou tribale devient beaucoup plus difficile dans un monde-archipel. Il vaudrait mieux, selon vous, s'ouvrir et se forger ce que vous appelez dans votre essai Poétique de la relation : une Identité-relation ?
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Les identités fixes deviennent préjudiciables à la sensibilité de l'homme contemporain engagé dans un monde-chaos et vivant dans des sociétés créolisées. L'Identité-relation, ou l'"identité-rhizome" comme l'appelait Gilles Deleuze, semble plus adaptée à la situation. C'est difficile à admettre, cela nous remplit de craintes de remettre en cause l'unité de notre identité, le noyau dur et sans faille de notre personne, une identité refermée sur elle-même, craignant l'étrangeté, associée à une langue, une nation, une religion, parfois une ethnie, une race, une tribu, un clan, une entité bien définie à laquelle on s'identifie. Mais nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l'autre.
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Nous devons construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres. Une Identité-relation. C'est une expérience très intéressante, car on se croit généralement autorisé à parler à l'autre du point de vue d'une identité fixe. Bien définie. Pure. Atavique. Maintenant, c'est impossible, même pour les anciens colonisés qui tentent de se raccrocher à leur passé ou leur ethnie. Et cela nous remplit de craintes et de tremblements de parler sans certitude, mais nous enrichit considérablement.
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Vous dites regretter que la littérature française ne soit pas du tout "ouverte au mouvement du monde" et encore moins créolisée?
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C'est la même chose à chaque rentrée littéraire. En France, on pratique une espèce de refus fondamental à s'enrichir de la diversité. La littérature française a oublié le mouvement du monde. Elle ne traite plus que des para-problèmes de psychologie, elle est retournée sur elle-même, elle ne nous apprend presque rien de ce qui se passe dans cette société métissée, elle est frileuse de tout, surtout du plaisir et des autres, elle est monotone et monocorde. La littérature française a un gros problème avec le baroque que n'a pas la littérature latino-américaine ou caraïbe. Les Français se sont beaucoup renfermés sur eux-mêmes après la guerre, rejetant les étrangers et la vie qui les bousculait, appelant à l' "intégration " et l'"assimilation " des immigrés, c'est-à-dire à l'érasement de leurs cultures.
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Aux Etats-Unis, ils n'ont pas peur des leurs étrangers, ni de ce qu'ils apportent à leur pays. Prenez des Algériens français comme les Harkis, on a essayé de les cacher, de les isoler. La France les a rejetés. La population ne les a pas accueillis, on a vu très peu d'interactions entre la population harki et française. Pourtant, en même temps, la relation se passait dans l'inconscient, les Français savaient qu'il se passait quelque chose de très grave entre eux et les Algériens. L'inconscient de la guerre d'Algérie, le déni, la culpabilité, ont toujours été très puissants, mais très peu d'écrivains en ont parlé. La richesse de la société française, de son histoire, n'a pas la littérature qu'elle mérite. Mais ce sera éphémère, tout cela va changer bientôt…
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Et puis voici une interview qui parle du Grand Homme, et aborde ses thèmes de prédilection :
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"Édouard Glissant avait fait le voeu d'une unité caribéenne"
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Chapelet d'îles et d'îlots semés au large des côtes américaines, les Antilles sont le creuset d'une multitude de cultures forgées par les drames de l'histoire. Il y a deux ans, dans le magazine Ulysse, le musicien et universitaire Jacques Coursil revenait sur leurs spécificités et leurs points communs, citant notamment le grand écrivain martiniquais Édouard Glissant, décédé le 3 février à l'âge de 82 ans.
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Existe-t-il une unité des îles des Caraïbes ?
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Cette unité de l'archipel caribéen existait avant l'arrivée de Christophe Colomb. Les Caraïbes et les autres peuples étaient des marins expérimentés qui naviguaient d'île en île à des fins guerrières ou d'échange. Cette circulation caribéenne va s'effondrer avec l'arrivée des puissances coloniales et l'extermination des peuples autochtones.
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Mais ne peut-on pas identifier une unité de peuplement, ou du moins des traits communs, sur toute la zone à partir de l'arrivée de Colomb?
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Bien sûr, parce que l'élimination physique des habitants de la zone est compensée par la traite esclavagiste africaine. Mais ce nouveau peuplement est réparti par confinement : la société de plantation est tout sauf ouverte ! Les lieux d'origine des esclaves transbordés, de génération en génération, s'enfouissent progressivement comme traces, comme formes imaginaires, dans la mémoire. Aimé Césaire ne disait-il pas : "J'habite une blessure sacrée - j'habite des ancêtres imaginaires" ? Ce n'est que hors la plantation, dans certaines communautés de nègres marrons, que le "pays d'avant" perdure et se recrée par bribes. Ainsi, pour vraiment trouver une unité ou des traits communs à toutes ces populations disséminées et confinées dans les îles, il faut commencer par dire que cette unité a été détruite et qu'elle ne se crée de nouveau qu'aujourd'hui. Les quatre siècles de colonisation européenne de la Caraïbe ont transformé l'archipel en une grappe de systèmes sans liens. Cette vocation caribéenne est notamment celle des écrivains de la "postnégritude" : Depestre, Walcott, Glissant, et quelques autres. Édouard Glissant écrit ainsi : "Cette île, puis ces îles toutes unies, nommez-les, criez-les : le temps est là." Ce n'est plus de racine vers une origine africaine dont il s'agit ici, mais à l'inverse, d'enracinement dans un archipel.
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Aucune histoire commune, donc ?
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Si. Mais le fait d'avoir une histoire commune issue d'un même drame, d'une même cassure, ne signifie pas que les cultures soient semblables, compte tenu des aléas de l'histoire coloniale, d'une si longue absence de contacts, compte tenu aussi de la variété des langues et de la créativité propre des cultures.
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Existe-t-il un rapport d'entraide entre ces peuples qui constituent ces histoires parallèles ?
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Sur le plan institutionnel, oui bien sûr, tout comme sur le plan culturel. Les politiques, les intellectuels, les artistes, tous ont une tendance pro-caribéenne aujourd'hui. Le Caricom [Caribbean Community and Common Market, créé en 1973, quinze états membres et cinq associés], malgré sa fragilité, est le résultat de cette volonté. Mais dans les mœurs, c'est une toute autre histoire ! Nous sommes pris dans les imbrications et les torsions de pensée propres aux situations postcoloniales dont la constante est une crise identitaire aiguë, pour les ex-colonisés comme pour les ex-colonisateurs. Dans une telle situation, les rapports d'entraide ne sont jamais simples.
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Le fond musical des îles permet tout de même de dégager des traits parallèles : calypso, biguine, son cubain, voire jazz des premières heures... Est-ce aussi là une autre vue de l'esprit européen ?
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Toutes les musiques que vous citez, qui sont propres aux Africains des Amériques, sont fondées sur l'harmonie tonale et les instruments d'orchestre, au sens de la musique classique occidentale. Pour leur part, les musiques traditionnelles d'Afrique de l'Ouest et Centrale - lieux de la Traite - sont modales (plain-chant) et n'ont pas le même système d'intonation. Telle est la différence. Le lien, quant à lui, est que toutes ces musiques américaines sont cadencées en mesure à quatre temps comme l'est un sabar sénégalais ou un juju yoruba. La trace enfouie est là, retrouvée dans cette communauté de cadence, aux variations rythmiques infinies selon les lieux. Ainsi, l'harmonie tonale européenne, les instruments d'orchestre et la cadence africaine constituent le fond musical de ces Amériques : le reste, dans leur diversité géographique et historique, est la créativité elle-même.
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Le tambour persiste plus aisément chez les hispanophones et les lusophones... Cela voudrait-il dire qu'il y a différents types de colonisation ?
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À l'époque des écrivains du Mouvement de la Négritude, à qui l'on doit la réinscription de l'Afrique dans la mémoire, le tambour était encore mal considéré. Les Martiniquais jouaient plutôt du violon ou de la clarinette ; cela a donné le grand Stellio, musicien de dimension internationale, et tant d'autres. Certes, dans les grandes îles, certaines traditions africaines se sont maintenues, comme en Haïti ou à Cuba. Toutefois, j'aurais tendance à mettre l'accent sur les traces enfouies et la créativité musicale au sens fort plutôt que sur la persistance de traditions, qui supposerait une filiation directe entre les musiques traditionnelles et les musiques modernes des XXe et XXIe siècles. Il ne faut pas faire l'impasse sur le fait qu'il y a rupture : notre plus cher attachement à la terre d'Afrique est notre détachement d'elle. Pour les Africains des Amériques, l'Afrique, c'est d'abord la Traite. Édouard Glissant explique qu'afin d'éviter les révoltes sur les bateaux, les négriers triaient les esclaves pour qu'ils ne parlent pas la même langue. Venant de lieux différents, les "migrants nus" arrivaient aux Amériques sans avoir de culture commune.
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En quoi Édouard Glissant aide-t-il à comprendre le devenir des Antilles ?
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Dans Le Discours antillais, Édouard Glissant avait posé les bases d'une unité caribéenne ; c'était un vœu. Mais restons terre à terre : si vous voulez aller en Jamaïque au départ de la Martinique, peut-être vous faudra-t-il passer par Miami ! La Caraïbe est impraticable, d'autant que Cuba est sous blocus.
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Cette unité serait donc pour l'heure un mythe ?
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Disons que c'est soit un mythe, soit un jeu complexe de questions politiques, économiques, culturelles, dont certaines sont déjà à l'œuvre aujourd'hui dans la zone. Évitons le futurisme comme le passéisme si on veut s'épargner les mythes, car ce n'est qu'au présent qu'il existe des passés et des futurs. Ce qu'on dit du futur n'est pas ce qu'on en dira demain ; de même, ce qu'on dit du passé n'est pas ce qu'on en disait hier. Alors "mythe", pourquoi pas ?
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Que penser des Antilles françaises, qui peuvent être considérées comme des anomalies historiques, les derniers lambeaux d'un empire colonial ?
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Dans nos contradictions postcoloniales, le mot "métropole" est étrangement très tendance. "Je vais en métropole, j'appelle la métropole tout de suite, ma fille étudie en métropole...". C'est "comme-ça-qu'on-dit" dans les conversations, dans les médias, dans la publicité et aussi dans l'administration. Toutefois, pour qu'il y ait une métropole, il faut un empire ; or, d'empire, de juris et de facto, il n'y en a plus. Que dire ? La masse parlante quotidienne résiste et maintient l'usage de l'ancien statut honni (quelques intellectuels locaux s'en offusquent). La réciprocité du syndrome postcolonial implique que nous serons décolonisés quand la France sera elle-même décolonisée. Ainsi, dit-on, toute corde possède deux bouts distincts mais liés : l'attaché et l'attacheur partagent, différemment cela est clair, une seule et même histoire. Enfin, certains reprochent à un Césaire jacobin d'avoir fait voter la loi de départementalisation, souvent ressentie comme le contraire d'une décolonisation. D'autres disent - parfois les mêmes - qu'on ne peut néanmoins plus raisonner comme au beau temps des "soleils des indépendances" dont Hamadou Kourouma décape dans ses romans les avenirs sombres cinquante ans plus tard.
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Comment le concept de créolisation d'Édouard Glissant trouve-t-il un écho dans les Caraïbes ? Est-il envisagé comme un phare pour l'émergence d'une pensée pan-caribéenne, d'un modèle politique à venir ?
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Les poètes ont nécessité de dire le monde, mais n'ont pas vocation de produire des modèles. En clair, ils peuvent entretenir le feu du désir, mais pas construire des structures. On entre ici dans des questions politiques, économiques, juridiques, qui sont indémêlables. Les politiques ne prennent de toute façon pas leurs inspirations dans Glissant... Même s'ils se félicitent en public de son travail [rires] !
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L'unité politique ne peut-elle se réaliser que par la volonté des plus importantes îles, Cuba et la Jamaïque, d'agréger autour d'elles les autres afin de permettre l'émergence d'une entité viable ?
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Oui, bien sûr, il existe une volonté de créer un espace de fraternité entravé par des siècles de vies séparées. Toutefois, le futurisme est un art délicat : URSS, Mur de Berlin, Apartheid, tours du World Trade Center... Yougoslavie, Rwanda... Tant d'évènements, certes explicables a posteriori mais non prédictibles, ne nous incitent pas à projeter des "avenirs radieux" dans le futur.
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À Cuba, vous vous sentez un peu chez vous ?
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Oui, oui, oui... Évidemment. C'est quand même assez clair, tout comme lorsque je suis en Guadeloupe, je ne suis pas un touriste [rires] !

mercredi 12 janvier 2011

Il ne faut rien changer, que...

Je lis avec beaucoup d'attention ce qui traite de la révolte tunisienne, et en commentaire à un article de Libération, je suis tombé sur ce texte, pour lequel je me suis seulement permis de remettre la ponctuation d'aplomb :
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Monsieur le président,
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De la démocratie, je m’en fous. Du pluralisme politique, je m'en fous. Il y a des mauvaises langues qui disent que vous vous attachez au fauteuil de la Présidence, mais moi, je m'en fous, et même je suis prêt à vous donner mon fauteuil, les fauteuils de mes enfants et je les ferai s’asseoir sur l'hssir et si il le faut, je donne même l’hssir et ils s’assoient par terre et je m’en fous.
Que tu te présentes à d'autres élections, je voterai pour toi, et je m'en fous. Tu veux être Président à vie, je te soutiendrai, je m'en fous. Même si vous êtes le président de l'après-vie, je l'accepterai et je m'en fous. Même si, après vous, il n'y a plus aucun Président, il y aura un Chancelier ou un Premier ministre, je serai d’accord, je m’en fous.
Si vous décidez de changer l'histoire et on marquera que vous êtes l'unique Président tunisien, je serai le premier à vous aidez à falsifier l'histoire, et je m'en fous.
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J'ai su et je vous remercie de mettre à la disposition du sud ouest révolté des milliards de dollars, pourquoi avez-vous attendu aujourd’hui ? Cette région à des Préfets, des Gouverneurs, des Maires, des Elus, de la police, des renseignements généraux. Ce beau monde, vous les rencontrez, Monsieur le Président : est-ce qu'ils vous parlent de la misère dans cette région, du chômage, de la pauvreté, de la terre qui n'est pas fertile et du ciel qui n'est pas généreux ? Est-ce qu'ils vous montrent la réalité de la région ou ils vous mentent comme la météo, comme la télé, comme la radio ? En fait, le problème n'est pas d’aujourd’hui et vous étiez Ministre de l'intérieur et des renseignements... Entre nous, Monsieur le Président, cet argent existe ou est-ce un crédit que l'on va emprunter et qui va demander du temps et n'est-ce qu'une promesse seulement pour les endormir, pardon je veux dire les calmer ?
C'est une histoire de fous mais je m'en fous.
Qu'il y ait des flics à tous les coins des rues et que les commissariats soient plus nombreux que les pharmacies, je m'en fous. Que la Tunisie, c'est un petit pays, avec des petites ressources, je le sais, mais c’est ma terre natale et tout grain de sable, pour moi, c’est de l’or ; et du reste je m'en fous.
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Il ne faut rien changer, Monsieur le Président, qu’une justice où le juge est un vrai juge et l'inculpé un vrai inculpé, où la justice demande des comptes à tous soupçonnés de vol, ou de détournement ou d'abus de biens sociaux, une justice qui traquent les voleurs, une justice qui vide les vraies prisons des faux condamnés. Je ne demande pas la fermeture des prisons, je demande à sortir les innocents - et ils sont nombreux - et enfermer les voleurs, les truands, les bandits, les trafiquants qui ont bradé les richesses de l’État, les terres de l’État - et ils sont nombreux.
Et si on récupère tout l'argent volé ou détourné, beaucoup de diplômés achèteront leur travail ou on achètera leur silence.
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Il ne faut rien changer, Monsieur le Président, que les libertés : je veux un peu de liberté. Non ! Beaucoup de liberté ! Non ! Je veux trop de liberté !
La liberté d’écrire sans être enchaîné, de parler sans être muselé ou de chuchoter sans être soupçonnable, de penser sans être méprisé, d'aimer sans être qualifié de traître, de haïr sans être condamnable, libre de chanter, de danser, d’écouter, de respirer, de respecter, d’ignorer, de se moquer de tous et de rien.
Je veux que le Tunisien rie jusqu'a en pleurer et quand il pleure qu'il pense à un avenir radieux et qu'il sourie jusqu’à ce que ses larmes sèchent.
Je veux des vrais journalistes, des vrais artistes, des vrais poètes, des vrais journaux, de la vraie radio, une vraie télé.
Je veux de la police comme maintenant, plein, mais une police cortège, une police qui protège, une police pour veiller pas pour surveiller, une police qui rassure. Et tant qu’à faire, Monsieur le Président, si je demande trop, je veux une vraie police de police pour démasquer les faux policiers.
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Il ne faut rien changer, Monsieur le Président, que fermer ce parlement et VIRER ces députés. Et comme leur mission était honorifique, il faut qu'ils remboursent tous les salaires qu'ils ont touchés. Comme ça on reste dans l'honorifique, les honneurs, et ils pourront sortir avec les honneurs.
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Il ne faut rien changer, il ne faut rien interdire qu'interdire tous les partis politiques reconnus maintenant : tous sans exception ne servent à rien : ils vous ont même induit en erreur.
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Il ne faut rien changer qu'une douane qui protège mes frontières des fraudeurs et des trafiquants.

samedi 16 octobre 2010

Volcan la pété !

Coup de fil de Thomas hier soir, 21h30. Volcan la pété !! La nouvelle est tombée.
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On venait de terminer un super repas kréol moricyen de Julien, à même la feuille de bananier :-) Josué arrivait sur ces entrefaits pour manger sa pizza tranquille...
En un quart d'heure chrono, on est prêts, tous pris dans le tourbillon. Ce qui revient à dire qu'on avait sorti des placards tout ce que la maison possédait de chaud ou assimilé. Malgré la multiplication des signes, on avait rien préparé. Thomas fournissait "LA" lampe.
Peur de rien, hop !, on part à sept en deux voitures, Jérôme, Josué, Maya, Gaelle, Julien, Thomas, moi.
Route du volcan par l'Est jusqu'au Pas de Bellecombe, on voit les lueures derrière la Fournaise. On se demande quoi faire pour mieux voir... A côté de nous, un groupe de trois bougs sont au tel avec un ami qui leur précise un chemin à travers la Plaine des Sables. On se fait expliquer grosso modo, et on suit le mouvement.
Au bout du (rude !) chemin, quelques photos qui ne rendent rien du spectacle qui nous laisse tous sans voix de longues longues minutes...
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mercredi 22 septembre 2010

Quelques photos en vrac des derniers mois

De nos jours à il-y-a-quelques-mois :
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. Elodie, Jérôme, Gaëlle :

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Aurélia :

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Avec Loup et Aurélia :

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Avec Jérôme :

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Avec Gaëlle :.

Greg F. :

. Avec Gaëlle : . Gaëlle et Alex : . Avec Gaëlle : . Avec deux des Guillaume, Aurore et Gaëlle : . Avec DJ, à Paris :
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Avec Yassine, à Paris :
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Avec Angèle, à Paris :
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Gaëlle, Arnaud et Josué (soirée pizza-champagne) :
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Jérôme et Jean (au Leu Tempo) :
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Avec Gaëlle et Anne (Leu Tempo) :
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Avec Maël et Hélène :
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Hélène, Maël et Lauren :