jeudi 29 mars 2012

Les oubliés

Dans le récit mythique du déluge, il y a quelques oubliés. Tous les hommes qui ne montent pas dans l'Arche.
Pour eux, le premier jour a dû, finalement, être un jour comme les autres. "Tiens, il pleut aujourd'hui". Le deuxième jour n'est peut-être pas très différent. Le troisième jour, certainement, des remarques. "Pfff il pleut beaucoup, ç'a pas arrêté depuis trois jours". Le quatrième jour, une stupeur qui, peu à peu, fait place à l'irritation croissante. Après un climax, s'installe un sentiment d'absolue désolation, de lassitude mélancolique, de renoncement à l'esprit et à la conscience.
Une sorte de nirvana négatif.
Certes c'est une punition. Mais dans cet état, je ne pense pas qu'on puisse s'orienter vers la repentance et être finalement sauvé. Ca doit être ça, être maudit.
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Le 29 mars, en 96h : un mètre d'eau à Takamaka et déjà plus de 36 centimètres chez nous.
Nous vivons une période punk.

samedi 25 février 2012

Orages au paradis

Les télés et journaux nationaux transmettent ces temps-ci beaucoup d'images de la Réunion. Des images pas très jolies, des images qui font peur et qui sont assez mal contextualisées et commentées.
Du coup, je reçois beaucoup de mèls, de coups de fils un peu angoissés ou alarmistes qui demandent des nouvelles du front.
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Alors voilà, je copie-colle ici, à peine modifié, un mèl que je viens d'envoyer à mon oncle gégé et ma tante nini qui se faisaient du souci, histoire que, tous, vous ayez un peu mieux en tête ce qui se passe ici, "en vrai". Pas seulement l'avis d'une sorte de zoréol, mais un avis partagé par un certain nombre, zoreils comme réyonés, qui essaient de réfléchir un peu à la situation politique et sociale du péï. Après, on peut discuter de tout ça, bien sûr !
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Ne vous laissez pas influencer par ce que vous voyez à la télé !
En tout cas pour l'instant, dans la "réalité vraie", vécue par la majorité, on est très loin des scènes de guerre civile qui semblent passer sur les écrans (comme on n'a pas de télé, je ne peux pas juger sur pièces de ce qui est retransmis cependant).
Effectivement, c'est violent. Mais, même si ç'a lieu dans plusieurs villes, c'est extrêmement limité. A St Denis, par exemple, ça ne castagne que dans un seul quartier et c'est tout. On entend les hélicos qui tournent au loin et quelques fois les détonations des lacrymos et voilà.
Pour l'instant, les faits, c'est ça.
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Même si cela prend la suite d'une petite grève sur les prix des carburants et si certains récupèrent ces événements comme révolte sur la vie chère, ça n'a en fait rien à voir.
C'est fondamentalement quelque chose d'immensément triste : tous ces djeunces n'ont ni raison ni tort, c'est une explosion de misère sociale par des jeunes désoeuvrés qui n'ont aucun avenir, dont la vie n'a pas de sens et, finalement, ne vaut rien. C'est donc violent, apolitique, sans but, sans signification, sans solution ; et voilà pourquoi c'est donc si infiniment triste. Par certains côtés, ça me fait penser à la crise dans les banlieues en 2005.
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Je crois ne connaître personne parmi ces révoltés de la vie. Mais je vois bien le genre de gens qu'ils peuvent être. Ils pourraient être mes petits potes de la cité où je vais faire de la musique de temps en temps : des pas-méchants, des qui voudraient bien faire mais à qui personne ne laisse la chance d'essayer et qui en sont réduits à enchaîner des stages de merde et à vendre des branches de letchis à 1 euro le kilo sur le bord de la route quand c'est la saison pour à peine survivre. Après, les bien-pensants ont beau jeu de dire d'eux qu'ils sont des mangeurs d'allocs et des trafficoteurs...
Mais voilà, on s'aperçoit là que l'humiliation peut atteindre une limite, parfois, même si la cristallisation, à proprement parler, n'a "aucun sens".
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Tout cela dit, j'espère évidemment que ça va s'arrêter vite. Car détruire le peu qu'on a n'est nuisible qu'à soi-même. Car ça peut laisser des traces profondes. Car il ne faudrait pas atteindre un point de non-retour, des blessés, des morts. Car cette violence est aveugle, et ça fait peur.
Mais la conclusion, quelle qu'elle soit, ne peut être que triste ; ici, comme en métropole et comme ailleurs, c'est de toute façon le cercle du déclassement, de la misère sociale, de l'humiliation, un cercle sans fin apparente puisque pour en sortir il faudrait des politiques, locaux comme nationaux, grands et visionnaires.
Or...
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Donc voilà, ne craignez pour l'instant rien pour moi. Je suis simplement - je me répète - saisi d'une infinie tristesse, non pour mon île, mais pour tous ces miséreux, ces laissés-pour-compte, de chez nous, de chez vous.