mercredi 27 mai 2009

Vues de Saint-Denis

Pour m'excuser du billet précédent, en voici un essentiellement pictural, avec les photos de Saint-Denis que j'ai récupérées grâce à mes touristes.

Suis-je "anarcho-autonome" ?

Certes je devrais commencer par vous parler de mes nouvelles soirées "hors INSEE", du concert de Salif Keita au Port (qui nous a dit qu'on habitait un paradis, parce qu'ici, il y avait toutes les couleurs du Monde mélangées... Salam !), mais une question me turlupine un peu.
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Je ne me suis jamais bien placé politiquement.
Surtout, c'est que je n'aime pas le sort qui s'acharne, c'est-à-dire quand il y a de la domination crasse. Analytiquement, ça donne un peu ça : pas capitaliste, pas communiste, pas trop socialiste non plus, un peu libéral mais pas de droite... Surtout du "négatif".
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En politique, certes ce n'est pas l'école maternelle, mais on fait aussi plus ou moins comme on veut/peut avec son bulletin de vote (ou pas) et avec sa tête (ou pas). Du côté du vote, ç'a presque toujours été pour de mauvaises raisons, la fin (à défaut de mieux dans l'échiquier) justifie le moyen (en évitant pire dans l'échiquier). Du côté de la tête, grâce à Thomas et Namik, j'avais entr'aperçu quelques petits bouts d'alternatif. En même temps, mes essais de lecture des Tiqqun, de l'Appel m'avaient plongé dans la torpeur ; quelques trucs semblaient pas mal, mais qu'est-ce que c'était verbeux !!! Et j'en étais resté, drapé dans ma virginité politico-identitaire, à bouquiner des trucs qui font classe (et qui sont accessoirement pas si mal dans la tête :-)) et à y réfléchir comme je pouvais.
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Et voila-ti pas que Le Monde publie un échange avec Julien Coupat, dont je viens également d'apprendre incidemment qu'il a participé au sus-cité Tiqqun (références en commentaire), et qui - cette fois - m'a laissé rêveur.
Même si la prose est (reste ?) grandiloquente, il y a beaucoup d'intelligence et d'humour, avec le type de raisonnement que je trouve percutant et un certain nombre de références que je pense importantes dans le monde moderne (peut-être que j'ai maintenant les références qui me manquaient pour apprécier Tiqqun ?).
Des passages pénétrants sur le statut de l'analyse politique (le mythe qui se crée autour de L'insurrection qui vient) ; une gifle à l'Olivier, ce qui fait toujours plaisir ; une digestion relativement bien fichue de Foucault (des premiers textes en tout cas) avec une bonne explication de texte sur Surveiller et Punir - en situation sans le dire, d'ailleurs, avec les nouvelles politiques pénales, la dépénalisation du droit des affaires etc. -, mais surtout une application lumineuse aux politiques anti-terroristes ; certaines expressions rappellent Négri (même si les tiqqunistes n'aiment pas les négristes, à ce qu'il paraît, ce que je comprends un peu : vouloir faire entrer Foucault dans une construction marxisante, ça me paraît incohérent...), d'autres Agamben...
Bon, je ne suis pas d'accord avec tout. Je ne suis pas sensible à la "métaphysique de la rue", je ne suis pas convaincu par le passage d'un paradigme de gouvernement à un paradigme de l'habiter, en tout cas pas sans argumentaires supplémentaires. Là, il me semble qu'il manque la digestion du dernier Foucault, les histoires de la gouvernementalité et des processus de production de sujet (où on comprend que les changements de paradigme se font continument), la digestion de Judith Butler, de Nancy Fraser...
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Malgré le titre du billet, je ne pense pas que je sois "anarcho-autonome" ; je ne le prouve en tout cas pas dans la forme-de-vie. Et je ne suis pas non plus transporté d'extase à la pensée d'une insurrection qui viendrait. Je n'ai pas trouvé ma case. Néanmoins, ceci me donne l'impression d'avoir entrevu une zone de proximité politique.
Et ça fait déjà plaisir :-)
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Evidemment, je mets le texte à suivre, et si vous avez envie de le commenter, cela me fera plaisir d'en discuter avec vous !
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Juste comme introduction le commentaire de Bernard A., frappé de bon sens, au texte publié dans Le Monde :
Si 25% des français ne comprenaient ne serait-ce que 10% de ce que dit Julien Coupat, Sarkozy serait en fuite.
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Voici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour "terrorisme" avec huit autres personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et Paris, il est soupçonné d'avoir saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. (Il a demandé à ce que certains mots soient en italique).
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Comment vivez-vous votre détention ?
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Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.
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Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?
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Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène.
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Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.
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Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu'en dites-vous ?
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Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu'elle voudrait nous attribuer, d'autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d'outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l'attaque au cœur de l'Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.
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Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s'agissait simplement de protester contre le transport vers l'Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de "la crise". Le communiqué se conclut par un très SNCF "nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension". Quel tact, tout de même, chez ces "terroristes"!
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Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de "mouvance anarcho-autonome" et d'"ultragauche"?
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Laissez-moi reprendre d'un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d'une période de gel historique dont l'acte fondateur fut l'accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d'"éviter une guerre civile". Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L'avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d'avoir pris l'initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant "sans complexe" avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion, l'Occident, l'Afrique, le travail, l'histoire de France, ou l'identité nationale.
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Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu'elle n'ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d'entre ses éléments. Quant à l'extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l'état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n'a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.
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Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n'a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l'importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c'est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.
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Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s'imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les "anarcho-autonomes". On leur prêtait, pour commencer, l'organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le "triomphe électoral" du nouveau président.
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Avec cette fable des "anarcho-autonomes", on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l'intérieur s'est docilement employée, d'arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l'y incarcérer. Or celle de "casseur" où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l'intention du nouveau pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel, sans attendre qu'il s'exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.
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Il importe peu, finalement, qu'il ne se trouve personne en France pour se reconnaître "anarcho-autonome" ni que l'ultra-gauche soit un courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n'a, par la suite, jamais produit autre chose que d'inoffensifs volumes de marxologie. Au reste, la récente fortune du terme "ultragauche" qui a permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l'ultragauche, ni même qu'elle ait jamais existé.
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A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se systématiser face aux provocations d'une oligarchie mondiale et française aux abois, l'utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d'"anarcho-autonome" ou d'"ultragauche" emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l'inexplicable une révolte que tout justifie.
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La police vous considère comme le chef d'un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu'en pensez-vous ?
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Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d'un régime sur le point de basculer dans le néant.
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Que signifie pour vous le mot terrorisme ?
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Rien ne permet d'expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d'avoir orchestré, au su de la DST, la vague d'attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d'expliquer non plus la soudaine transmutation du "terroriste" en héros à la Libération, en partenaire fréquentable pour les accords d'Evian, en policier irakien ou en "taliban modéré" de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.
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Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste. Qui refuse d'avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes s'exécutera avec promptitude. Qui n'étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex – "terroristes" devenus l'un premier ministre d'Israël, l'autre président de l'Autorité palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.
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Le flou qui entoure la qualification de "terrorisme", l'impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l'on peut, elle, très bien définir : l'antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L'antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite "psychologique", pour rester poli.
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L'antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n'est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c'est la méthode par quoi l'on produit, positivement, l'ennemi politique en tant que terroriste. Il s'agit, par tout un luxe de provocations, d'infiltrations, de surveillance, d'intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l'"action psychologique", de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d'anéantir la "menace subversive" en associant, au sein de la population, l'ennemi intérieur, l'ennemi politique à l'affect de la terreur.
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L'essentiel, dans la guerre moderne, est cette "bataille des cœurs et des esprits" où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer l'ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l'exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l'humilier publiquement, inciter les plus vils à l'accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. "La loi doit être utilisée comme simplement une autre arme dans l'arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de plus qu'une couverture de propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services judiciaires soient liées à l'effort de guerre de la façon la plus discrète possible", conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank Kitson [ancien général de l'armée britannique, théoricien de la guerre contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.
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Une fois n'est pas coutume, dans notre cas, l'antiterrorisme a fait un four. On n'est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour une durée "raisonnable" est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la profondeur de l'échec; comme est compréhensible l'acharnement un peu mesquin des "services", depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades. Combien cette logique de représailles a d'emprise sur l'institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu'auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des "proches de Julien Coupat".
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Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d'autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur], d'autres encore la crédibilité qu'ils n'ont jamais eue et qu'ils n'auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.
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Vous êtes issu d'un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…
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"Il y a de la plèbe dans toutes les classes" (Hegel).
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Pourquoi Tarnac ?
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Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l'expliquer, je le crains.
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Vous définissez-vous comme un intellectuel ? Un philosophe ?
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La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà la parole d'Héraclite comme échappée d'un monde révolu. A l'heure de l'intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier "l'intellectuel", sinon l'étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l'aptitude à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir ?
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Etes-vous l'auteur du livre L'insurrection qui vient ?
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C'est l'aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé intégralement au dossier d'instruction, des interrogatoires où l'on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L'insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise L'insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d'Etat bolchevique d'octobre 1917, puisqu'il est mentionné dans L'insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les services antiterroristes.
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De mémoire française, il ne s'était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d'un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient.
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Ce qui fonde l'accusation de terrorisme, nous concernant, c'est le soupçon de la coïncidence d'une pensée et d'une vie; ce qui fait l'association de malfaiteurs, c'est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l'héroïsme individuel, mais serait l'objet d'une attention commune. Négativement, cela signifie que l'on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions; l'injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas l'auteur de L'insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur.
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J'en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai mieux compris la hargne hystérique que l'on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c'est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s'avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s'avère, sous les dehors d'une "crise économique", d'un "effondrement de la confiance", d'un "rejet massif des classes dirigeantes", c'est bien la fin d'une civilisation, l'implosion d'un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l'ordre politique, la religion ou l'organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n'offrira de remède.
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Ce n'est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d'interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l'on fera s'évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d'échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au contraire.
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Vous lisez "Surveiller et punir" de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente ?
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La prison est bien le sale petit secret de la société française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n'est pas un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l'ensemble des disciplines qui trament, au-dehors, l'existence dite "normale". Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l'école, l'innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.
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Envisagée sous cet angle imprenable, ce n'est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l'effet d'une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d'une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part et d'autre des barbelés et à cause d'eux.
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Si l'on traque avec tant d'avidité les témoignages "de l'intérieur" qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c'est pour mieux occulter le secret qu'elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.
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Toute l'indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière contre-propagande de l'administration pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du "sens de la peine", bref : tout ce débat sur l'horreur de l'incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu'elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment "civilisé". Le petit système d'espionnage, d'humiliation et de ravage que l'Etat français dispose plus fanatiquement qu'aucun autre en Europe autour du détenu n'est même pas scandaleux. L'Etat le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n'est de toute évidence qu'un début : la vengeance est l'hygiène de la plèbe.
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Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu'il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N'importe quel patron – et pas seulement celui de Total –, n'importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n'importe quel flic sait ce qu'il faut d'illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l'on fait bien de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement suicidaire.
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Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre le légal et l'illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les criminels que l'on juge opportun de poursuivre et ceux qu'on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n'est pas à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c'est la justice elle-même, il n'est donc pas question pour mes camarades et moi de "clamer notre innocence", ainsi que la presse s'est rituellement laissée aller à l'écrire, mais de mettre en déroute l'hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l'esprit est porté à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.
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Comment analysez-vous ce qui vous arrive ?
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Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C'est d'ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d'une procédure judiciaire "d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave accusation. Mais il n'y a pas d'"affaire de Tarnac" pas plus que d'"affaire Coupat", ou d'"affaire Hazan" [éditeur de L'insurrection qui vient]. Ce qu'il y a, c'est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu'il se sent réellement menacé. Le Prince n'a plus d'autre soutien que la peur qu'il inspire quand sa vue n'excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.
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Ce qu'il y a, c'est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique : soit nous passons d'un paradigme de gouvernement à un paradigme de l'habiter au prix d'une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s'instaurer, à l'échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d'une gestion "décomplexée", une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s'est jamais vu qu'une classe dominante se suicide de bon cœur.
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La révolte a des conditions, elle n'a pas de cause. Combien faut-il de ministères de l'Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de sans-papiers ou d'opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu'un tel régime, même installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n'a aucun titre à exister et mérite seulement d'être mis à bas ? C'est une affaire de sensibilité.
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La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l'anesthésie n'opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.
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Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu'une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de "jeunes", comme tant de "bandes", de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d'autres termes : la situation est excellente. Ce n'est pas le moment de perdre courage.

vendredi 8 mai 2009

Hasard et superfluité

J'ai reçu aujourd'hui cette photo :
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En essayant d'analyser ça, j'ai souvent eu à l'esprit que je n'avais pas envie que l'ami(e) intermédiaire puisse imaginer que je la considérais un peu "superflue", et que ce sentiment de superfluité que j'imaginais puisse laisser penser que j'en "préfèrerais" d'autres, que cette amitié originelle puisse être interprétée comme "utile". Me lier avec Maria (par Linda) ou Sylvain (par Guillaume et Mathilde), par exemple, je n'avais pas trouvé ça si simple à assumer.
Pourtant, à l'inverse, j'étais très content quand la sauce prenait bien entre des gens que je faisais se rencontrer. Mais je ne l'ai jamais mis sur le même plan, car, que je sache en tout cas, je n'ai pas vu alors se matérialiser de relation où je n'aurais pas été systématiquement présent. Ce qui n'est pas étonnant car j'ai eu longtemps, plutôt que plusieurs réseaux sociaux, un seul réseau structuré très large, avec, de mon point d'observation, quelques personnes atomiques et indépendantes (ou quasi) autour, comme Fany, Linda, Maria, Jérôme, Benoît ou encore Guillaume et Mathilde. Et d'autres encore, il n'y a pas d'exclusive.
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Tout dépend peut-être du sentiment qu'on a de "posséder" des amis. Peut-être qu'on peut se sentir "dépossédé" et "superflu" quand ses amis semblent vivre une certaine vie propre, indépendamment de soi, ou du moins quand un lien est créé indépendamment de soi, mais grâce (ou à cause) de soi.
En première analyse et pour moi, j'ai un sentiment de jubilation.
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Déjà, cela me montre que je ne dois pas être schizophrène. Pas trop en tout cas. Si deux réseaux indépendants se lient ainsi, c'est qu'ils ne doivent pas être trop différents, et par suite que je dois être moi-même le même, ou du moins pas trop différent, dans les deux cas. Je ne dois donc pas être trop faux. Et c'est finalement rassurant sur soi.
Au delà, c'est une certaine satisfaction dans la vie.
La plupart des rencontres tiennent du hasard, c'est sûr, mais bien souvent d'un hasard "institutionnel" : on a habité le même quartier, on a fréquenté la même école, on a travaillé dans la même boîte... Le caractère "institutionnel" de la rencontre ne préjuge évidemment pas de la profondeur des liens noués. Il n'en demeure pas moins que le hasard de la rencontre n'est alors pas directement dû à la présence d'une personne humaine. Ce sont des logiques de système qui encadre ce hasard.
Au contraire, il me semble qu'être une source "humaine" du hasard (même si on est dans une certaine mesure une incarnation de système...), c'est quand même quelque chose de formidable. Et de coup, la superfluité n'est plus qu'apparente, c'est même l'inverse : la preuve qu'on a fait quelque chose de bien dans le monde, qu'on a permis un nouveau lien. Je trouve ça beau.

jeudi 7 mai 2009

L'Afrique enchantée

J'ai envie de faire un petit coup de projecteur sur une émission de radio que j'aime énormément :
France Inter, à 18h10 (heure de métropole) le dimanche : L'Afrique enchantée.
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Tous les sujets peuvent être le centre de l'émission, qui se déroule comme un dialogue entre Soro Solo, le sénoufou ivoirien et Vladimir Cagolari, entrecoupé d'interviews, d'extraits sonores, de musique : un pays, un fait de société, un événement...
Les deux animateurs sont très intéressants, cultivés et en même temps très rigolos. La programmation musicale est plutôt pas mal fichue. C'est par exemple là que j'ai découvert Chiwoniso, une chanteuse zimbabwéenne que j'aime beaucoup :-)
Les discussions sont sans faux semblants ; et ça parle vrai. Disons que je suis persuadé que ça parle vrai ; l'émission que je viens d'écouter, par exemple, parle du Mali par le côté, et l'essentiel a fait écho à mon oreille un peu métissée...
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Un exemple.
Cette émission que je viens d'écouter, et qui m'a particulièrement plu.
Elle parlait des français d'origine africaine qui retournent en Afrique. Les personnes interviewées étaient des maliens : deux jeunes adultes, puis un père qui a renvoyé son ado de fils au pays "pour qu'il soit correctement éduqué", et puis finalement le fils en question.
Les deux jeunes adultes parlent très franchement du sentiment de non-appartenance qui les a décidé à partir de France ; et du sentiment surprenant de se découvrir finalement très français en habitant au Mali.
Les moments touchants étaient surtout les interviews à suivre du père et du fils.
Pour le père (je résume car l'échange est long), envoyer son fils au pays était logique pour deux raisons. D'une part la France est trop dangereuse pour un enfant noir ; d'autre part la France n'est pas capable de fournir le principal à cet enfant : apprendre le respect.
"La première fois que l'ivorien Tiken Jah Fakoli est venu en France, il a été choqué du comportement des enfants d'ici, quelle que soit d'ailleurs leur origine. Il en a fait une chanson qui s'appelle "Bognan", ça veut dire "le respect"" et hop musique.
Pour l'enfant - il vient d'avoir 15 ans -, les choses sont très ambivalentes. Il n'est définitivement pas malien, et, à mots couverts et avec de l'émotion dans la voix, raconte comme il n'est pas chez lui au Mali, mais aussi ce qu'il y a ressenti enfin : "je pensais que le Mali c'était comme... parce que avec ce qu'ils montrent à la télé, il y a des images fausses et des images vraies... ils montrent les villages, les maisons de terre, en fait c'est pas ça ! je croyais que le Mali c'était ça ! Mais c'est pas ça ! (...) Ils montrent pas les maisons en béton... (...) Les toilettes d'ici et les toilettes de la France, c'est pas la même chose. Parce que en France, c'est des cuvettes et ici c'est des petits trous. La première fois, j'ai vu des blattes et j'ai commencé à avoir peur. Des souris, des rats... J'ai commencé à avoir peur, quoi... (...) Je suis pas habitué aux maisons d'ici, je suis pas habitué à la nourriture d'ici, et au climat d'ici aussi. Même à l'eau d'ici. (...) La France te manque ? Ca c'est vrai. (...) La France, c'est propre. Les bâtiments ici, c'est des pavillons, des sortes de petites villas... Tout ce qu'il y a en France, ya pas ici... C'est ça le problème... (...) Là, quand je vais à l'école, ils disent "on n'est pas en France", même des Français d'origine française, ils me disent "on n'est pas en France ici". (...) C'est ce qu'ils disent. (...) [Mon père] m'a envoyé ici pour que je devienne un bon garçon."
Et en même temps :
"Ici, c'est la liberté totale. C'est mieux que la France. On te dérange pas tous les jours pour te dire "tes papiers ?", "ta carte d'identité ?". Ici, tu marches tranquillement. Rien ne se passe. Je pense qu'ici ya la liberté, c'est vrai. Comme ils disent en France, ils disent "liberté, égalité, fraternité", ya pas cette liberté là-bas qu'il y a ici."
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J'ai pensé par exemple à Entre les murs : "pour que je devienne un bon garçon". Echo de la mère de Souleymane, celui qui se fait virer de l'école. "mais c'est un bon garçon, il aide à la maison, il fait la vaisselle, il s'occupe des petits frères" coupé par "revenons au sujet" (i.e. le fait qu'il faut le virer de l'école...). Toute l'ambivalence de la libéralité dans l'éducation des enfants (je continue vraiment de penser que l'occident n'est pas un bon endroit pour éduquer les enfants...).
Ca parlait de la vraie liberté, celle qui se paie, et qui ne s'oppose pas, au contaire, aux règles strictes et aux conditions de vie rustiques : la liberté n'est pas l'autorisation de tout faire.
Ca parlait aussi de plein de choses que j'ai à l'esprit depuis que je suis parti de métropole, même si évidemment bien plus doux dans mon cas : du déracinement, d'être entre deux cultures, de la complexité de savoir où on est chez soi.
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Tout ça en trois quarts d'heure.
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Petite conclusion personnelle, car le sujet s'y prête :
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Chez les sarakolés, il faut partir de chez soi, de son village, pendant un long moment, puis revenir avant d'être un vrai homme.
Le métissage d'esprit, même léger - c'est ce que je sens en tout cas -, est le bien le plus précieux qui soit. Car on peut mieux comprendre de quoi on est fait : on peut se dépouiller petit à petit de l'accessoire qui masque les choses importantes qui nous ont construits. Et concomitamment, cet effeuillage peut permettre de choisir d'autres vêtements de l'esprit.
Il n'y a vraiment pas mieux que de partir pour savoir d'où on vient, et mieux construire qui on veut être.
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Je ne sais plus trop où j'ai entendu ça, mais il me semble que Paul Ricoeur dit quelque chose comme "c'est en m'approfondissant en moi-même dans ma propre tradition que je peux me rapprocher de l'autre s'il fait le même chemin". L'idée étant que, tous placés à la surface d'une sphère, les distances pour se rapprocher des autres sont importantes ; et cet éloignement fait courir le risque de se tromper de chemin, et de se perdre, en croyant se rapprocher ; la solution est donc de creuser tout droit à la verticale, et si les autres font ce même travail d'excavation, tout le monde se trouvera finalement rapproché de facto, sans s'être perdu en chemin.
J'y crois dans une certaine mesure. Le risque que je vois avec l'excavation (sans connaître vraiment grand chose de ce qui entoure cette jolie phrase), c'est que rien ne me semble garantir qu'on puisse facilement creuser verticalement vers le centre : on peut creuser de travers en croyant approfondir sa propre tradition, et finalement ne se rapprocher de personne. Et puis c'est un raisonnement très intellectuel ; il me semble que Ricoeur est plutôt dans l'herméneutique de l'écrit.
L'alternative, qui est pratique, est le chemin de la parole vivante, le parcours incertain sur la surface de la sphère : c'est la créolisation défendue par Glissant, qui a également ses propres règles, équivalentes au creuser-droit, pour tenter de garantir le chemin.
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Il me semble de plus en plus que les démarches ne sont pas hétérogènes. Bien plus, il me semble que chacune est un garde-fou pour l'autre. D'un côté, limiter le chemin à parcourir par l'excavation permet de réduire le chemin si on creuse droit, et donc de mieux entendre la parole vivante de l'autre. D'un autre côté, c'est la surdité pendant l'excavation qui ouvre le risque du trou de travers qui éloignerait ; écouter la parole vivante du voisin pendant qu'on creuse garantit au contraire qu'on ne s'éloigne pas.
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Avec tout ça à l'esprit, j'espère que mon Afrique et mon Outre-Mer vont me permettre d'être moins français de métropole, et donc d'être plus français de métropole. Mais ça, c'est l'affaire de toute une vie...