J'ai envie de faire un petit coup de projecteur sur une émission de radio que j'aime énormément :
France Inter, à 18h10 (heure de métropole) le dimanche : L'Afrique enchantée.
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Tous les sujets peuvent être le centre de l'émission, qui se déroule comme un dialogue entre Soro Solo, le sénoufou ivoirien et Vladimir Cagolari, entrecoupé d'interviews, d'extraits sonores, de musique : un pays, un fait de société, un événement...
Les deux animateurs sont très intéressants, cultivés et en même temps très rigolos. La programmation musicale est plutôt pas mal fichue. C'est par exemple là que j'ai découvert Chiwoniso, une chanteuse zimbabwéenne que j'aime beaucoup :-)
Les discussions sont sans faux semblants ; et ça parle vrai. Disons que je suis persuadé que ça parle vrai ; l'émission que je viens d'écouter, par exemple, parle du Mali par le côté, et l'essentiel a fait écho à mon oreille un peu métissée...
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Un exemple.
Cette émission que je viens d'écouter, et qui m'a particulièrement plu.
Elle parlait des français d'origine africaine qui retournent en Afrique. Les personnes interviewées étaient des maliens : deux jeunes adultes, puis un père qui a renvoyé son ado de fils au pays "pour qu'il soit correctement éduqué", et puis finalement le fils en question.
Les deux jeunes adultes parlent très franchement du sentiment de non-appartenance qui les a décidé à partir de France ; et du sentiment surprenant de se découvrir finalement très français en habitant au Mali.
Les moments touchants étaient surtout les interviews à suivre du père et du fils.
Pour le père (je résume car l'échange est long), envoyer son fils au pays était logique pour deux raisons. D'une part la France est trop dangereuse pour un enfant noir ; d'autre part la France n'est pas capable de fournir le principal à cet enfant : apprendre le respect.
"La première fois que l'ivorien Tiken Jah Fakoli est venu en France, il a été choqué du comportement des enfants d'ici, quelle que soit d'ailleurs leur origine. Il en a fait une chanson qui s'appelle "Bognan", ça veut dire "le respect"" et hop musique.
Pour l'enfant - il vient d'avoir 15 ans -, les choses sont très ambivalentes. Il n'est définitivement pas malien, et, à mots couverts et avec de l'émotion dans la voix, raconte comme il n'est pas chez lui au Mali, mais aussi ce qu'il y a ressenti enfin : "je pensais que le Mali c'était comme... parce que avec ce qu'ils montrent à la télé, il y a des images fausses et des images vraies... ils montrent les villages, les maisons de terre, en fait c'est pas ça ! je croyais que le Mali c'était ça ! Mais c'est pas ça ! (...) Ils montrent pas les maisons en béton... (...) Les toilettes d'ici et les toilettes de la France, c'est pas la même chose. Parce que en France, c'est des cuvettes et ici c'est des petits trous. La première fois, j'ai vu des blattes et j'ai commencé à avoir peur. Des souris, des rats... J'ai commencé à avoir peur, quoi... (...) Je suis pas habitué aux maisons d'ici, je suis pas habitué à la nourriture d'ici, et au climat d'ici aussi. Même à l'eau d'ici. (...) La France te manque ? Ca c'est vrai. (...) La France, c'est propre. Les bâtiments ici, c'est des pavillons, des sortes de petites villas... Tout ce qu'il y a en France, ya pas ici... C'est ça le problème... (...) Là, quand je vais à l'école, ils disent "on n'est pas en France", même des Français d'origine française, ils me disent "on n'est pas en France ici". (...) C'est ce qu'ils disent. (...) [Mon père] m'a envoyé ici pour que je devienne un bon garçon."
Et en même temps :
"Ici, c'est la liberté totale. C'est mieux que la France. On te dérange pas tous les jours pour te dire "tes papiers ?", "ta carte d'identité ?". Ici, tu marches tranquillement. Rien ne se passe. Je pense qu'ici ya la liberté, c'est vrai. Comme ils disent en France, ils disent "liberté, égalité, fraternité", ya pas cette liberté là-bas qu'il y a ici."
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J'ai pensé par exemple à Entre les murs : "pour que je devienne un bon garçon". Echo de la mère de Souleymane, celui qui se fait virer de l'école. "mais c'est un bon garçon, il aide à la maison, il fait la vaisselle, il s'occupe des petits frères" coupé par "revenons au sujet" (i.e. le fait qu'il faut le virer de l'école...). Toute l'ambivalence de la libéralité dans l'éducation des enfants (je continue vraiment de penser que l'occident n'est pas un bon endroit pour éduquer les enfants...).
Ca parlait de la vraie liberté, celle qui se paie, et qui ne s'oppose pas, au contaire, aux règles strictes et aux conditions de vie rustiques : la liberté n'est pas l'autorisation de tout faire.
Ca parlait aussi de plein de choses que j'ai à l'esprit depuis que je suis parti de métropole, même si évidemment bien plus doux dans mon cas : du déracinement, d'être entre deux cultures, de la complexité de savoir où on est chez soi.
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Tout ça en trois quarts d'heure.
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Petite conclusion personnelle, car le sujet s'y prête :
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Chez les sarakolés, il faut partir de chez soi, de son village, pendant un long moment, puis revenir avant d'être un vrai homme.
Le métissage d'esprit, même léger - c'est ce que je sens en tout cas -, est le bien le plus précieux qui soit. Car on peut mieux comprendre de quoi on est fait : on peut se dépouiller petit à petit de l'accessoire qui masque les choses importantes qui nous ont construits. Et concomitamment, cet effeuillage peut permettre de choisir d'autres vêtements de l'esprit.
Il n'y a vraiment pas mieux que de partir pour savoir d'où on vient, et mieux construire qui on veut être.
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Je ne sais plus trop où j'ai entendu ça, mais il me semble que Paul Ricoeur dit quelque chose comme "c'est en m'approfondissant en moi-même dans ma propre tradition que je peux me rapprocher de l'autre s'il fait le même chemin". L'idée étant que, tous placés à la surface d'une sphère, les distances pour se rapprocher des autres sont importantes ; et cet éloignement fait courir le risque de se tromper de chemin, et de se perdre, en croyant se rapprocher ; la solution est donc de creuser tout droit à la verticale, et si les autres font ce même travail d'excavation, tout le monde se trouvera finalement rapproché de facto, sans s'être perdu en chemin.
J'y crois dans une certaine mesure. Le risque que je vois avec l'excavation (sans connaître vraiment grand chose de ce qui entoure cette jolie phrase), c'est que rien ne me semble garantir qu'on puisse facilement creuser verticalement vers le centre : on peut creuser de travers en croyant approfondir sa propre tradition, et finalement ne se rapprocher de personne. Et puis c'est un raisonnement très intellectuel ; il me semble que Ricoeur est plutôt dans l'herméneutique de l'écrit.
L'alternative, qui est pratique, est le chemin de la parole vivante, le parcours incertain sur la surface de la sphère : c'est la créolisation défendue par Glissant, qui a également ses propres règles, équivalentes au creuser-droit, pour tenter de garantir le chemin.
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Il me semble de plus en plus que les démarches ne sont pas hétérogènes. Bien plus, il me semble que chacune est un garde-fou pour l'autre. D'un côté, limiter le chemin à parcourir par l'excavation permet de réduire le chemin si on creuse droit, et donc de mieux entendre la parole vivante de l'autre. D'un autre côté, c'est la surdité pendant l'excavation qui ouvre le risque du trou de travers qui éloignerait ; écouter la parole vivante du voisin pendant qu'on creuse garantit au contraire qu'on ne s'éloigne pas.
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Avec tout ça à l'esprit, j'espère que mon Afrique et mon Outre-Mer vont me permettre d'être moins français de métropole, et donc d'être plus français de métropole. Mais ça, c'est l'affaire de toute une vie...
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