mercredi 31 décembre 2008

Outrage

Encore un post qui n'a rien à voir avec la Réunion.
J'ai lu ce matin un article de Libé qui parle de supprimer le "délit d'outrage" du Code Pénal français.
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L'article en lui-même est assez mal foutu, mais les premières réactions de lecteurs m'ont assez intéressées. Dans l'ensemble, ces premiers répondants sont contre cette suppression. Soit.
Mais ce qui m'interroge là-dedans, ce sont les motifs, la façon dont ils sont déroulés, les présupposés qu'ils contiennent.
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Un des points importants de l'affaire, c'est la gestion par les forces de l'ordre de ce délit. Je crois que c'est un devoir civique que d'observer (le "circulez, ya rien à voir" est en général un pur scandale ; si, il y a à voir et où serait le lien social si on ne pouvait rien regarder à ce qui arrive autour de soi ?) ce que font ceux qui sont dépositaires des forces de violence de l'Etat, et éventuellement de s'y opposer. C'est un contrôle nécessaire de la société sur l'Etat (dont on ne peut pas accepter qu'il ait tous les droits sur elle), dont la version épurée est certainement le fonctionnement de l'appareil judiciaire (et sûrement pas l'appareil administratif).
Comme les forces de l'ordre ont à leur disposition des moyens de violence (des moyens de violence qui, par ailleurs, sont légitimés par l'Etat sous une forme qui peut être discrétionnaire) auxquels l'essentiel des individus n'a pas accès, ils doivent avoir en retour des devoirs à la mesure du fossé qui sépare leurs capacités de violence de celles des autres. Un de ces devoirs est nécessairement un flegme inconditionnel : un membre des forces de l'ordre ne peut pas avoir le droit de se sentir outragé dans l'exercice de ses fonctions.
Le correlaire serait donc bien évidemment d'interdire le recours au délit d'outrage pour les agents dépositaires directs de la violence d'Etat.
En effet, comment interpréter une (sur)utilisation de ce délit autrement que comme une tentative de museler toute opposition (même calme et pacifiste) à l'Etat ? Si l'Etat a besoin d'autorité (au sens d'Arendt), c'est pas comme ça qu'il peut l'obtenir...
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Mais le problème ne me semble pas vraiment là. Il se pose d'une façon plus subtile, mais aux conséquences importantes, pour les individus qui ne sont pas dans ce cas-là. Quid d'un magistrat, d'un inspecteur du travail, d'un ministre, voire d'un président ?
Il me semble qu'il faut alors établir une différence nette entre l'injure (qui s'adresse à une personne particulière, même si c'est par l'entremise de la fonction qu'elle exerce) et l'outrage (qui s'adresse à une fonction, même si c'est par l'entremise de la personne qui l'exerce). Et il me semble gênant de confondre les deux.
Quand un gars est condamné pour outrage alors qu'il a une pancarte "casse toi, pauvre con" quand Sarkozy passe, c'est un contre-sens. L'attaque est ad hominem et s'adresse à l'individu. Confondre l'individu et la fonction, en l'espèce, ne me semble pas très rassurant : ça me fait penser à l'histoire des "deux corps du roy" (physique et symbolique) qui coïncident...
Par contre, attaquer des inspecteurs du travail (qui n'ont pas des moyens de violence directs à leur disposition) dans l'exercice de leur travail, c'est un outrage car c'est une insulte à l'Etat, bien sûr, mais plus généralement à l'ensemble de la société.
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Les attitudes des uns et des autres, sur cette question de l'outrage, me semblent importantes en tant que symptôme d'un monde brouillé, en particulier un monde d'identités brouillées, symptôme d'une impossibilité à prendre du recul, symptôme d'une incapacité à distinguer ce qui est symbole et ce qui ne l'est pas.
C'est grave de confondre un individu et sa fonction, grave de s'estimer insulté quand la fonction qu'on occupe est critiquée, grave d'estimer la fonction insultée quand l'individu est critiqué. C'est du Sartre à deux balles de penser qu'on est garçon de café 24/24 !!
Ce n'est pas rassurant, cette incapcité au recul : impossibilité d'en prendre par rapport à soi, de se séparer au moins analytiquement de la fonction pour laquelle on reçoit salaire, mais impossiblité d'en prendre par rapport aux autres, comme si le "mode de pensée élargie", cette capacité à se mettre à la place des autres qui est le fondement même d'une faculté de juger saine, était déjà complétement passé aux oubliettes. Plus de monde commun, seulement des microcosmes éparpillés et faiblement connectés.
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Et encore, dans ses réactions qui me sortent sans ordre de la tête, de ce qu'est une insulte (qu'elle soit outrage ou injure). Des fois, il me semble qu'une simple critique puisse être insulte, mais est-ce une question de qualité, est-ce une question de quantité ? Pffff

2 commentaires:

Unknown a dit…

Il faudrait peut-être se demander ce que signifie cette augmentation du nombre des délits d'outrage : plaintes plus fréquentes ou outrages plus nombreux? Mais au fond cela revient peut-être au même. La violence ne suffit pas à assurer le pouvoir; encore faut-il que sa légitimité soit reconnue; d'où la nécessité de le sacraliser et donc par voie de conséquence de le protéger d'éventuels outrages. Mais l'augmentation des délits fait apparaitre la faiblesse du pouvoir, qui reste nu, avec comme seul recours la violence. Il est donc assez malin de la part de pouvoir de supprimer ce délit qui révèle sa faiblesse. Je ne suis pas sûre que le citoyen soit gagnant en fin de compte si ce n'est même plus possible d'outrager ce qui l'opprime. Mais il faudrait que j'y rfléchisse davantage. Mick

Anonyme a dit…

Je ne suis pas sûr d'être d'accord. Ou alors je ne comprends pas la portée de ta remarque. Je cherche justement dans mon billet à établir une distinction entre l'outrage qui est fait à ceux qui portent les moyens de violence et l'outrage qui est fait à ceux qui ne les portent pas. Sacraliser les moyens de violence (pour reprendre ton expression), et surtout pas le reste, me semble passablement gênant...