Je viens de manger deux romans. Un petit billet pour en dire quelques mots.
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Kétala de Fatou Diome.
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C'est un roman que j'ai offert plusieurs fois avant de l'avoir lu, car j'en ai trouvé le principe de narration très bien trouvé. Lorsque quelqu'un meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles.
La jeune sénégalaise Mémoria vient de mourir à Dakar. Une semaine plus tard, le kétala doit avoir lieu, c'est-à-dire que ses meubles doivent être partagés entre ses héritiers, comme le veut la tradition. Chacun des meubles n'a pas connu la même partie de l'histoire de Mémoria ; si la Montre l'accompagnait souvent, c'est le Masque qui connaissait l'histoire de la famille, et le Vieux Collier de perles a entendu ce qu'on lui disait à l'oreille... Tous, avant d'être partagés, vont raconter et reconstruire l'histoire de leur maîtresse.
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Pas de doute, c'est un bon livre. Les meubles sont bien campés, ils ont leur caractère, leur façon de parler, leurs litiges... Et le point de vue du meuble, si on peut dire, est un point de vue en creux, qui rapporte tout à ce qu'il croit être sa propre finalité, qui n'est pas forcément celle qu'on lui prête. C'est généralement un roman en creux, d'ailleurs ; car à travers l'histoire (très) particulière de Mémoria, on voit par différentiel une histoire plus générale de l'Afrique de l'Ouest, une histoire plus générale des rapports entre l'Afrique de l'Ouest et la France.
Mémoria est une certaine mémoire.
C'est aussi un livre qui parle de déracinement et de ruptures ; qui parle de possibles qui s'offrent en réponse au déracinement et aux ruptures.
C'est cependant un livre que j'aurais aimé plus dense. Il y aurait eu dissonnance s'il avait été écrit à la Gracq ou à la Yourcenar, par exemple ; évidemment, le point de vue de la narration n'est pas transcendant, il est imprégné des meubles limités. Et pourtant... Et pourtant, malgré toutes ses qualités, je n'arrive pas à éviter l'impression d'une rédaction un peu hâtive. Il me manque un certain quelque chose pour dire franchement "c'est vraiment un bon livre" plutôt que "c'est un livre plutôt bon".
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Au Château d'Argol de Julien Gracq.
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Là, par contre, pas de doute, c'est un très bon livre, même si je n'y ai pas retrouvé la splendide plénitude qui m'avait saisi quand j'avais lu Le rivage des Syrtes ou En lisant, en écrivant.
Au Château d'Argol est cependant son premier livre (il faudra attendre 12 ans pour le Rivage des Syrtes et 41 ans pour En lisant, en écrivant), ceci explique peut-être cela : je le sens encore tâché de certaines formes "plus faciles".
Il y a cependant des moments de pure grâce, comme la découverte de la Chapelle des Abîmes :
"Bientôt, au travers des troncs recouverts d'une mousse brillante et élastique, au travers des branches tordues en fantastiques arabesques, apparurent les murs gris d'une chapelle suspendue au-dessus des abîmes. Elle offrait l'image d'une merveilleuse vétusté, et en plus d'un endroit les tronçons de pierre de ses ogives délicates s'étaient écroulés dans l'herbe noire où ils luisaient comme les membres blancs et dispersés d'un héros abattu par traîtrise, auquel l'oratoire mystérieux dût consacrer jusqu'à la consommation du temps les larmes d'une douleur insatiable. De folles végétations aux feuilles curieusement dentelées, des ronces aux épines vigoureuses, des touffes grises d'avoine s'accrochaient aux pierres. La forêt de tous côtés l'enserrait comme un manteau étouffant, et sous ses rameaux épais nageait un crépuscule indécis et vert dont l'immobilité était aussi complète que celle d'une eau dormante : il semblait que ce lieu fût si parfaitement clos que l'air confiné n'y pût circuler davantage que dans une chambre longtemps fermée, et, nageant autour des murs en un nuage opaque, et pénétré depuis des siècles des parfums persistants de la mousse et des pierres desséchées, devînt comme un baume odorant où plongeaient ces précises reliques. Et, cependant, au milieu de cette atmosphère de rêve où l'écoulement du temps semblait par miracle suspendu, une horloge de fer hérissait ses dangereuses armes, et le bruit grinçant et régulier de son mécanisme, qui ne pouvait au milieu de ces solitudes se rapporter en quoi que ce fût pour l'âme à la mesure d'un temps vide en ces lieux de toute sa substance, mais seulement annoncer le déclenchement de quelque infernale machine, fut immédiatement adopté par Albert comme l'explication des sons merveilleux qui l'effrayèrent au bord de la rivière à l'apparition soudaine d'Hermitien. (...) Et la chapelle entière, plongée dans pénombre verte que diffusaient ses vitraux, contre lesquels les feuilles pressées, la silhouette rendue indistincte par l'épaisseur et la saleté du verre, remuaient avec un mouvement plus doux et plus nonchalant que celui des algues, semblait descendue dans les gouffres de la forêt comme dans un abîme sous-marin qui pressait ses parois de verre et de pierre de toute la violence de ses paumes fraîches, et dans lequel semblait seulement la soutenir au-dessus de profondeurs vertigineuses le câble merveilleux du soleil."
Vraiment, c'est pour des romans comme celui-ci (comme pour tous ceux de Gracq que j'ai pu lire, en particulier) que j'aime la littérature. Cette capacité exactement magique à mettre en mots des sensations ou des sentiments complexes - qu'on a déjà éprouvés ou qu'on comprend à la lecture qu'il est possible de les éprouver - qui sans ça se perdraient dans la mémoire, justement parce qu'on n'aurait pas su les dire. Les grands écrivants, ce sont des griots qui ne narrent que les aventures intérieures, en les faisant remonter ou apparaître à la surface des sens et de la conscience, et qui, ce faisant, nous remplisse de nous-même et des mondes possibles.
"Cette mer qui n'offrait à l'oeil, qui balayait en un instant son immense étendue, ni un oiseau ni une voile, lui paraissait surtout insupportable par sa mortelle vacuité, car, demeurant tout entière d'un blanc grisâtre et terne sous un ciel éclatant, sa surface parfaitement bombée, dont la vue suivait malgré elle les courbes, imposait irrésistiblement à l'esprit l'image d'un oeil révulsé dont la pupille eût chaviré en arrière, et dont seul fût resté visible le blanc hideux et atone, dont la surface eût tout entière regardé, et posé à l'âme le plus insoutenable des problème."
Cette littérature-là n'est pas celle qui a toujours un souffle. C'est plutôt une littérature de l'apnée, celle où on plonge en soi-même, celle dont on ressort transformé par la contraction des profondeurs.
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Il y a aussi l'autre bord de la grande littérature, celle du souffle, justement, celle dont on ressort transformé par la dilatation de l'espace.
Toni Morrison sort un nouveau livre que je vais m'empresser d'acheter. J'aime énormément cette femme, à la fois pour sa création - je crois qu'elle est la seule auteure dont j'ai lu toute l'oeuvre, et certains romans, comme Le Chant de Salomon, plusieurs fois - mais aussi pour ce qu'elle est, une femme que je crois noble.
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Voilà un entretien court que j'ai trouvé sur Internet, où elle est interviewée sur A Mercy, son dernier roman :
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Et puis voilà un article du Monde qui lui est consacré, et que j'ai trouvé très bien fait, Toni Morrison dans toute sa gloire :
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L'ennui, avec Toni Morrison, c'est l'incroyable ferveur dont elle est l'objet : quand on entreprend de parler d'elle, il faut vraiment tendre l'oreille pour attraper quelques fausses notes. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les éloges s'accumulent, formant très vite un énorme tas, de quoi dresser un gratte-ciel entièrement à sa gloire. Ses états de service, mis bout à bout, lui font une véritable auréole. Femme, noire, d'origine modeste, écrivain de grand talent, Prix Nobel de littérature (en 1993), professeur dévouée, elle jouit d'une immense notoriété, mais surtout d'une autorité morale, mise au service des causes qui lui sont chères. Celle de la communauté africaine-américaine, d'abord, et, tout récemment, celle d'Obama, qu'elle a soutenu pendant sa campagne électorale.
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Aux Etats-Unis, ce halo la précède en tout lieu, l'enveloppe et la cache, d'une certaine façon. Jusqu'à l'hyperbole, quand on écoute ses amis : "Une personne gigantesque", "un être humain très vaste", "une très grande étoile". Rien de moins. C'est que, en plus d'être une sorte de classique vivant, l'auteur du Chant de Salomon ou de Beloved incarne une forme de rêve d'unité, de réconciliation, bien au-delà de ses romans. Ses livres, depuis les tout premiers, fouillent très loin dans l'histoire américaine pour remonter aux sources de la ségrégation - celle dont furent victimes les Africains-Américains, mais aussi les femmes et les pauvres. "Elle touche à des questions fondamentales pour les Américains : race, genre, classe, dit l'un de ses éditeurs. Elle est un peu le Barack Obama de la littérature américaine."
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En public, sa prestance et son charisme contribuent à renforcer cette aura. Quand elle s'avance, imposante sous sa lourde coiffe de tresses grises, vous jureriez une femme de haute taille. Elle est, en vérité, très petite et très corpulente. Mais c'est une grande dame, oui, qui sait parfaitement électriser son auditoire, en passant royalement par-dessus la tête des intermédiaires, comme seules savent le faire les divas. Quitte à tenir, parfois, des propos plus convenus que réellement passionnants. Et ça marche.
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"Chacun se sentait seul avec elle, observe la romancière d'origine haïtienne Edwige Danticat, au sujet d'une conférence au Louvre, en novembre 2006. Tout le monde était magnétisé." "Elle est comme certains mélanges d'essences très puissants, commente affectueusement l'écrivain australien Peter Carey. On est intoxiqué par elle !" Une force que son ami André Leon Talley, directeur artistique du magazine Vogue et grande figure de la mode à New York, attribue entre autres à sa "voix unique : la voix de quelqu'un qui chante dans un choeur, très lyrique, céleste même".
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En privé, rien de tel. Ou, plutôt, le charme opère, mais différemment. Quand elle reçoit, c'est dans le pied-à-terre qu'elle possède à New York, tout en bas de Manhattan. Elle bavarde avec son coiffeur, Gary : un jeune type en dreadlocks et tee-shirt à carreaux rouges, qui lui parle en remuant habilement ses cheveux - un coup de peigne par-ci, deux grands éclats de rire par-là, un commentaire sur la crise, qui oblige les gens à vendre leurs meubles. Le rire, c'est l'une des grandes forces de Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford : son propulseur secret, pour traverser une vie qui n'a pas été brodée au fil d'or sur toute sa longueur. Née en 1931, à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière, elle a dû se faufiler à travers les herses de la ségrégation pour étudier à Howard, puis à Cornell et devenir éditrice, pendant douze ans, chez Random House - le tout en élevant seule ses deux fils, sans soutien financier du père des enfants, dont elle ne voulait pas dépendre.
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"Elle a une immense, inextinguible vitalité", affirme sa grande amie, la chroniqueuse et (féroce) humoriste Fran Lebowitz. Ses livres, à commencer par le tout dernier (Un don, qui vient de paraître en France aux éditions Christian Bourgois) sont le plus souvent tragiques. Elle possède pourtant cette forme de joie qui la pousse à beaucoup recevoir (son cuisinier, un certain Franklin, prépare des dîners mémorables dans sa maison de Grand View-on-Hudson, au nord de New York), à organiser des fêtes d'anniversaire grandioses, à participer activement à la vie culturelle de sa communauté. Et, aussi, à éprouver "un très fort sentiment d'optimisme" - c'est son expression - au sujet des Etats-Unis. "Il a fallu 60 millions d'années pour passer d'une cellule marine à l'oeil humain, cette machine si perfectionnée, observe-t-elle en souriant. Alors, j'ai bon espoir qu'on progresse encore..."
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Un optimisme évidemment renforcé par l'élection du tout nouveau président. Après avoir longtemps pris le parti d'Hillary Clinton, dont elle était proche, Toni Morrison a adressé une lettre de soutien à Barack Obama, quand celui-ci est devenu le candidat officiel des démocrates. Pas à cause de sa couleur, jure-t-elle : "Il y a plein de Noirs pour qui je n'aurais pas voté : dans son cas, la couleur était un cadeau, pas une nécessité. Je l'ai soutenu parce que c'était le meilleur, le plus intelligent, le plus sage. Après toutes ces années de gouvernement Bush, nous avions tellement souffert, nous avons eu tellement honte... Il faudra du temps pour nous sortir de là, et il peut le faire."
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Elle a aussi présidé une soirée destinée à lever des fonds ("1 million de dollars", annonce-t-elle fièrement) et s'est dépensée sans compter, à la surprise de ses amis, qui la connaissaient fervente clintonienne. "Elle a subi des pressions extrêmes, soutient Fran Lebowitz. Obama l'a appelée plusieurs fois et elle est très proche de Cornel West, le très influent professeur d'études africaines-américaines de Princeton, qui était engagé en faveur d'Obama. Mais ce n'est pas étonnant, après tout : elle a une position unique."
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A-t-elle contribué à faire élire Barack Obama ? C'est en tout cas ce que pense l'éditeur Eroll McDonald, vice-président du groupe Pantheon : "En étant qui elle est et en ayant fait ce qu'elle a fait, elle a suggéré qu'une certaine forme de réussite était devenue possible. Les électeurs ont pu se dire : on a un Prix Nobel noir, pourquoi pas un président ?" Pour Toni Morrison, la question ne se pose pas seulement dans ces termes : l'engagement est un devoir. Et pas seulement en politique - la politique est même secondaire, bien qu'elle s'y intéresse depuis toujours et que les rares colères décrites par ses proches soient liées à des discussions sur le sujet. "Un jour où je me plaignais de Bill Clinton, elle est devenue absolument furieuse, se souvient Fran Lebowitz. Tu ne comprends pas de quoi il nous protège ?, m'a-t-elle demandé en criant. Des républicains !"
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En recevant le prix Nobel, l'écrivain s'est dit : "A l'avenir, une petite fille noire qui voudrait devenir écrivain pourra se dire : le Nobel est à ma portée." Et puis, avec une certaine malice : "Les jeunes étudiants blancs qui n'ont jamais lu de littérature africaine-américaine seront obligés de me lire moi." Servir de modèle, ouvrir les portes, transmettre : c'est aussi pour cela qu'elle consacre encore deux jours par semaine à l'enseignement de la littérature, dans l'enceinte de la prestigieuse université de Princeton.
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Tour à tour décrite comme "liante" ou "intimidante", voire "hautaine", par ses collègues, Toni Morrison est l'une des figures magistrales de l'establishment, où elle a contribué à développer les études africaines-américaines. "Non seulement elle met beaucoup d'énergie et de générosité à s'occuper des étudiants, explique Carol Rigolot, responsable des humanités à Princeton, mais sa présence ici a attiré des gens de renom, comme Cornel West."
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Pourtant, souligne Toni Morrison, sa "voie véritable" est l'écriture. "C'est ce que je sais faire. Je ressens la nécessité d'écrire et aussi l'obligation : c'est un devoir." Avec Un don, roman magnifique et puissant, elle plonge plus loin dans l'histoire qu'elle ne l'avait jamais fait : aux tout premiers temps de l'esclavage, quand les victimes du système n'étaient pas seulement des Africains-Américains, mais aussi des Européens misérables. A la fois lyrique et dur, le livre est très bien placé sur les listes des meilleures ventes au Etats-Unis, en dépit de la crise économique. "Mais, comme tous ses romans, il n'est pas forcément lu pour ce qu'il est littérairement, soutient Eroll McDonald. Les gens apprécient Toni Morrison en fonction d'un prisme de race, de genre, de classe, ils lui refusent l'universalité."
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Plus sévère, Fran Lebowitz pense que "les livres de Toni ne sont pas aimés pour les raisons qui les font grands, mais par des lecteurs qui, souvent, réagissent à l'émotion. Et elle, elle leur attache trop d'importance, elle voudrait qu'ils comprennent tout !" Elle, elle demeure impavide et royale. "Elle a toujours su ce qu'elle avait à faire en ce monde", constate Robert Gottlieb, l'un de ses premiers éditeurs, qui est aussi le dédicataire d'Un don. Sûre de sa vocation, de son talent, de sa force et de ce qu'elle pouvait en attendre. Et tant pis pour les grincheux.