lundi 27 avril 2009

La Réunion lé cho, la Réunion lé fré

Les amis, le corps est une bien étrange chose.
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A Paris, dès le printemps, mes fenêtres étaient ouvertes. Je n'ai jamais été particulièrement frileux, sauf pour la douche du matin. Au contraire même, je craignais plus la forte chaleur que le grand froid.
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Ici, depuis un peu plus d'une semaine, j'ai froid. Pas vraiment pendant la journée, quand le soleil donne. Mais quand la nuit s'avance, son compagnon est la fraîcheur. C'est le froid qui me réveille au petit matin, bien avant la sonnerie de mon téléphone.
C'est, du point de vue de l'esprit, d'une absurdité confondante : la température ne doit pas descendre sous les 20°, ce qui, métropolitainement, est relativement doux.
C'est, du point de vue de la pratique, d'une parfaite idiotie : malgré la fraîcheur, je me couche mécaniquement, bercé dans le hamac, avec la caresse du vent sur la peau... ...et je tatonne frénétiquement le matin pour chercher mon drap et me mettre en boule dedans.
Toujours est-il que le passage dans l'hiver, c'est-à-dire une baisse comparativement infime de la température, m'enveloppe de froid, et rien n'y fait. J'ai été manger chez un de mes collègues la semaine dernière dans les Hauts de Saint-Denis et j'ai grelotté toute la soirée ; j'ai été passer une soirée chez Benoît vendredi, au milieu des champs de canne à Sainte-Marie, et j'ai eu froid quand mon hôte, fraîchement débarqué de métropole, ne portait qu'un short...
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Et avec le froid vient le vent. Les alizés se sont levés et ils sont forts...
Du nord, on n'imagine pas l'hiver austral vécu comme tel...

dimanche 26 avril 2009

Un peu de lecture

Je viens de manger deux romans. Un petit billet pour en dire quelques mots.
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Kétala de Fatou Diome.
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C'est un roman que j'ai offert plusieurs fois avant de l'avoir lu, car j'en ai trouvé le principe de narration très bien trouvé. Lorsque quelqu'un meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles.
La jeune sénégalaise Mémoria vient de mourir à Dakar. Une semaine plus tard, le kétala doit avoir lieu, c'est-à-dire que ses meubles doivent être partagés entre ses héritiers, comme le veut la tradition. Chacun des meubles n'a pas connu la même partie de l'histoire de Mémoria ; si la Montre l'accompagnait souvent, c'est le Masque qui connaissait l'histoire de la famille, et le Vieux Collier de perles a entendu ce qu'on lui disait à l'oreille... Tous, avant d'être partagés, vont raconter et reconstruire l'histoire de leur maîtresse.
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Pas de doute, c'est un bon livre. Les meubles sont bien campés, ils ont leur caractère, leur façon de parler, leurs litiges... Et le point de vue du meuble, si on peut dire, est un point de vue en creux, qui rapporte tout à ce qu'il croit être sa propre finalité, qui n'est pas forcément celle qu'on lui prête. C'est généralement un roman en creux, d'ailleurs ; car à travers l'histoire (très) particulière de Mémoria, on voit par différentiel une histoire plus générale de l'Afrique de l'Ouest, une histoire plus générale des rapports entre l'Afrique de l'Ouest et la France.
Mémoria est une certaine mémoire.
C'est aussi un livre qui parle de déracinement et de ruptures ; qui parle de possibles qui s'offrent en réponse au déracinement et aux ruptures.
C'est cependant un livre que j'aurais aimé plus dense. Il y aurait eu dissonnance s'il avait été écrit à la Gracq ou à la Yourcenar, par exemple ; évidemment, le point de vue de la narration n'est pas transcendant, il est imprégné des meubles limités. Et pourtant... Et pourtant, malgré toutes ses qualités, je n'arrive pas à éviter l'impression d'une rédaction un peu hâtive. Il me manque un certain quelque chose pour dire franchement "c'est vraiment un bon livre" plutôt que "c'est un livre plutôt bon".
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Au Château d'Argol de Julien Gracq.
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Là, par contre, pas de doute, c'est un très bon livre, même si je n'y ai pas retrouvé la splendide plénitude qui m'avait saisi quand j'avais lu Le rivage des Syrtes ou En lisant, en écrivant.
Au Château d'Argol est cependant son premier livre (il faudra attendre 12 ans pour le Rivage des Syrtes et 41 ans pour En lisant, en écrivant), ceci explique peut-être cela : je le sens encore tâché de certaines formes "plus faciles".
Il y a cependant des moments de pure grâce, comme la découverte de la Chapelle des Abîmes :
"Bientôt, au travers des troncs recouverts d'une mousse brillante et élastique, au travers des branches tordues en fantastiques arabesques, apparurent les murs gris d'une chapelle suspendue au-dessus des abîmes. Elle offrait l'image d'une merveilleuse vétusté, et en plus d'un endroit les tronçons de pierre de ses ogives délicates s'étaient écroulés dans l'herbe noire où ils luisaient comme les membres blancs et dispersés d'un héros abattu par traîtrise, auquel l'oratoire mystérieux dût consacrer jusqu'à la consommation du temps les larmes d'une douleur insatiable. De folles végétations aux feuilles curieusement dentelées, des ronces aux épines vigoureuses, des touffes grises d'avoine s'accrochaient aux pierres. La forêt de tous côtés l'enserrait comme un manteau étouffant, et sous ses rameaux épais nageait un crépuscule indécis et vert dont l'immobilité était aussi complète que celle d'une eau dormante : il semblait que ce lieu fût si parfaitement clos que l'air confiné n'y pût circuler davantage que dans une chambre longtemps fermée, et, nageant autour des murs en un nuage opaque, et pénétré depuis des siècles des parfums persistants de la mousse et des pierres desséchées, devînt comme un baume odorant où plongeaient ces précises reliques. Et, cependant, au milieu de cette atmosphère de rêve où l'écoulement du temps semblait par miracle suspendu, une horloge de fer hérissait ses dangereuses armes, et le bruit grinçant et régulier de son mécanisme, qui ne pouvait au milieu de ces solitudes se rapporter en quoi que ce fût pour l'âme à la mesure d'un temps vide en ces lieux de toute sa substance, mais seulement annoncer le déclenchement de quelque infernale machine, fut immédiatement adopté par Albert comme l'explication des sons merveilleux qui l'effrayèrent au bord de la rivière à l'apparition soudaine d'Hermitien. (...) Et la chapelle entière, plongée dans pénombre verte que diffusaient ses vitraux, contre lesquels les feuilles pressées, la silhouette rendue indistincte par l'épaisseur et la saleté du verre, remuaient avec un mouvement plus doux et plus nonchalant que celui des algues, semblait descendue dans les gouffres de la forêt comme dans un abîme sous-marin qui pressait ses parois de verre et de pierre de toute la violence de ses paumes fraîches, et dans lequel semblait seulement la soutenir au-dessus de profondeurs vertigineuses le câble merveilleux du soleil."
Vraiment, c'est pour des romans comme celui-ci (comme pour tous ceux de Gracq que j'ai pu lire, en particulier) que j'aime la littérature. Cette capacité exactement magique à mettre en mots des sensations ou des sentiments complexes - qu'on a déjà éprouvés ou qu'on comprend à la lecture qu'il est possible de les éprouver - qui sans ça se perdraient dans la mémoire, justement parce qu'on n'aurait pas su les dire. Les grands écrivants, ce sont des griots qui ne narrent que les aventures intérieures, en les faisant remonter ou apparaître à la surface des sens et de la conscience, et qui, ce faisant, nous remplisse de nous-même et des mondes possibles.
"Cette mer qui n'offrait à l'oeil, qui balayait en un instant son immense étendue, ni un oiseau ni une voile, lui paraissait surtout insupportable par sa mortelle vacuité, car, demeurant tout entière d'un blanc grisâtre et terne sous un ciel éclatant, sa surface parfaitement bombée, dont la vue suivait malgré elle les courbes, imposait irrésistiblement à l'esprit l'image d'un oeil révulsé dont la pupille eût chaviré en arrière, et dont seul fût resté visible le blanc hideux et atone, dont la surface eût tout entière regardé, et posé à l'âme le plus insoutenable des problème."
Cette littérature-là n'est pas celle qui a toujours un souffle. C'est plutôt une littérature de l'apnée, celle où on plonge en soi-même, celle dont on ressort transformé par la contraction des profondeurs.
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Il y a aussi l'autre bord de la grande littérature, celle du souffle, justement, celle dont on ressort transformé par la dilatation de l'espace.
Toni Morrison sort un nouveau livre que je vais m'empresser d'acheter. J'aime énormément cette femme, à la fois pour sa création - je crois qu'elle est la seule auteure dont j'ai lu toute l'oeuvre, et certains romans, comme Le Chant de Salomon, plusieurs fois - mais aussi pour ce qu'elle est, une femme que je crois noble.
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Voilà un entretien court que j'ai trouvé sur Internet, où elle est interviewée sur A Mercy, son dernier roman :
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Et puis voilà un article du Monde qui lui est consacré, et que j'ai trouvé très bien fait, Toni Morrison dans toute sa gloire :
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L'ennui, avec Toni Morrison, c'est l'incroyable ferveur dont elle est l'objet : quand on entreprend de parler d'elle, il faut vraiment tendre l'oreille pour attraper quelques fausses notes. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les éloges s'accumulent, formant très vite un énorme tas, de quoi dresser un gratte-ciel entièrement à sa gloire. Ses états de service, mis bout à bout, lui font une véritable auréole. Femme, noire, d'origine modeste, écrivain de grand talent, Prix Nobel de littérature (en 1993), professeur dévouée, elle jouit d'une immense notoriété, mais surtout d'une autorité morale, mise au service des causes qui lui sont chères. Celle de la communauté africaine-américaine, d'abord, et, tout récemment, celle d'Obama, qu'elle a soutenu pendant sa campagne électorale.
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Aux Etats-Unis, ce halo la précède en tout lieu, l'enveloppe et la cache, d'une certaine façon. Jusqu'à l'hyperbole, quand on écoute ses amis : "Une personne gigantesque", "un être humain très vaste", "une très grande étoile". Rien de moins. C'est que, en plus d'être une sorte de classique vivant, l'auteur du Chant de Salomon ou de Beloved incarne une forme de rêve d'unité, de réconciliation, bien au-delà de ses romans. Ses livres, depuis les tout premiers, fouillent très loin dans l'histoire américaine pour remonter aux sources de la ségrégation - celle dont furent victimes les Africains-Américains, mais aussi les femmes et les pauvres. "Elle touche à des questions fondamentales pour les Américains : race, genre, classe, dit l'un de ses éditeurs. Elle est un peu le Barack Obama de la littérature américaine."
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En public, sa prestance et son charisme contribuent à renforcer cette aura. Quand elle s'avance, imposante sous sa lourde coiffe de tresses grises, vous jureriez une femme de haute taille. Elle est, en vérité, très petite et très corpulente. Mais c'est une grande dame, oui, qui sait parfaitement électriser son auditoire, en passant royalement par-dessus la tête des intermédiaires, comme seules savent le faire les divas. Quitte à tenir, parfois, des propos plus convenus que réellement passionnants. Et ça marche.
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"Chacun se sentait seul avec elle, observe la romancière d'origine haïtienne Edwige Danticat, au sujet d'une conférence au Louvre, en novembre 2006. Tout le monde était magnétisé." "Elle est comme certains mélanges d'essences très puissants, commente affectueusement l'écrivain australien Peter Carey. On est intoxiqué par elle !" Une force que son ami André Leon Talley, directeur artistique du magazine Vogue et grande figure de la mode à New York, attribue entre autres à sa "voix unique : la voix de quelqu'un qui chante dans un choeur, très lyrique, céleste même".
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En privé, rien de tel. Ou, plutôt, le charme opère, mais différemment. Quand elle reçoit, c'est dans le pied-à-terre qu'elle possède à New York, tout en bas de Manhattan. Elle bavarde avec son coiffeur, Gary : un jeune type en dreadlocks et tee-shirt à carreaux rouges, qui lui parle en remuant habilement ses cheveux - un coup de peigne par-ci, deux grands éclats de rire par-là, un commentaire sur la crise, qui oblige les gens à vendre leurs meubles. Le rire, c'est l'une des grandes forces de Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford : son propulseur secret, pour traverser une vie qui n'a pas été brodée au fil d'or sur toute sa longueur. Née en 1931, à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière, elle a dû se faufiler à travers les herses de la ségrégation pour étudier à Howard, puis à Cornell et devenir éditrice, pendant douze ans, chez Random House - le tout en élevant seule ses deux fils, sans soutien financier du père des enfants, dont elle ne voulait pas dépendre.
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"Elle a une immense, inextinguible vitalité", affirme sa grande amie, la chroniqueuse et (féroce) humoriste Fran Lebowitz. Ses livres, à commencer par le tout dernier (Un don, qui vient de paraître en France aux éditions Christian Bourgois) sont le plus souvent tragiques. Elle possède pourtant cette forme de joie qui la pousse à beaucoup recevoir (son cuisinier, un certain Franklin, prépare des dîners mémorables dans sa maison de Grand View-on-Hudson, au nord de New York), à organiser des fêtes d'anniversaire grandioses, à participer activement à la vie culturelle de sa communauté. Et, aussi, à éprouver "un très fort sentiment d'optimisme" - c'est son expression - au sujet des Etats-Unis. "Il a fallu 60 millions d'années pour passer d'une cellule marine à l'oeil humain, cette machine si perfectionnée, observe-t-elle en souriant. Alors, j'ai bon espoir qu'on progresse encore..."
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Un optimisme évidemment renforcé par l'élection du tout nouveau président. Après avoir longtemps pris le parti d'Hillary Clinton, dont elle était proche, Toni Morrison a adressé une lettre de soutien à Barack Obama, quand celui-ci est devenu le candidat officiel des démocrates. Pas à cause de sa couleur, jure-t-elle : "Il y a plein de Noirs pour qui je n'aurais pas voté : dans son cas, la couleur était un cadeau, pas une nécessité. Je l'ai soutenu parce que c'était le meilleur, le plus intelligent, le plus sage. Après toutes ces années de gouvernement Bush, nous avions tellement souffert, nous avons eu tellement honte... Il faudra du temps pour nous sortir de là, et il peut le faire."
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Elle a aussi présidé une soirée destinée à lever des fonds ("1 million de dollars", annonce-t-elle fièrement) et s'est dépensée sans compter, à la surprise de ses amis, qui la connaissaient fervente clintonienne. "Elle a subi des pressions extrêmes, soutient Fran Lebowitz. Obama l'a appelée plusieurs fois et elle est très proche de Cornel West, le très influent professeur d'études africaines-américaines de Princeton, qui était engagé en faveur d'Obama. Mais ce n'est pas étonnant, après tout : elle a une position unique."
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A-t-elle contribué à faire élire Barack Obama ? C'est en tout cas ce que pense l'éditeur Eroll McDonald, vice-président du groupe Pantheon : "En étant qui elle est et en ayant fait ce qu'elle a fait, elle a suggéré qu'une certaine forme de réussite était devenue possible. Les électeurs ont pu se dire : on a un Prix Nobel noir, pourquoi pas un président ?" Pour Toni Morrison, la question ne se pose pas seulement dans ces termes : l'engagement est un devoir. Et pas seulement en politique - la politique est même secondaire, bien qu'elle s'y intéresse depuis toujours et que les rares colères décrites par ses proches soient liées à des discussions sur le sujet. "Un jour où je me plaignais de Bill Clinton, elle est devenue absolument furieuse, se souvient Fran Lebowitz. Tu ne comprends pas de quoi il nous protège ?, m'a-t-elle demandé en criant. Des républicains !"
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En recevant le prix Nobel, l'écrivain s'est dit : "A l'avenir, une petite fille noire qui voudrait devenir écrivain pourra se dire : le Nobel est à ma portée." Et puis, avec une certaine malice : "Les jeunes étudiants blancs qui n'ont jamais lu de littérature africaine-américaine seront obligés de me lire moi." Servir de modèle, ouvrir les portes, transmettre : c'est aussi pour cela qu'elle consacre encore deux jours par semaine à l'enseignement de la littérature, dans l'enceinte de la prestigieuse université de Princeton.
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Tour à tour décrite comme "liante" ou "intimidante", voire "hautaine", par ses collègues, Toni Morrison est l'une des figures magistrales de l'establishment, où elle a contribué à développer les études africaines-américaines. "Non seulement elle met beaucoup d'énergie et de générosité à s'occuper des étudiants, explique Carol Rigolot, responsable des humanités à Princeton, mais sa présence ici a attiré des gens de renom, comme Cornel West."
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Pourtant, souligne Toni Morrison, sa "voie véritable" est l'écriture. "C'est ce que je sais faire. Je ressens la nécessité d'écrire et aussi l'obligation : c'est un devoir." Avec Un don, roman magnifique et puissant, elle plonge plus loin dans l'histoire qu'elle ne l'avait jamais fait : aux tout premiers temps de l'esclavage, quand les victimes du système n'étaient pas seulement des Africains-Américains, mais aussi des Européens misérables. A la fois lyrique et dur, le livre est très bien placé sur les listes des meilleures ventes au Etats-Unis, en dépit de la crise économique. "Mais, comme tous ses romans, il n'est pas forcément lu pour ce qu'il est littérairement, soutient Eroll McDonald. Les gens apprécient Toni Morrison en fonction d'un prisme de race, de genre, de classe, ils lui refusent l'universalité."
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Plus sévère, Fran Lebowitz pense que "les livres de Toni ne sont pas aimés pour les raisons qui les font grands, mais par des lecteurs qui, souvent, réagissent à l'émotion. Et elle, elle leur attache trop d'importance, elle voudrait qu'ils comprennent tout !" Elle, elle demeure impavide et royale. "Elle a toujours su ce qu'elle avait à faire en ce monde", constate Robert Gottlieb, l'un de ses premiers éditeurs, qui est aussi le dédicataire d'Un don. Sûre de sa vocation, de son talent, de sa force et de ce qu'elle pouvait en attendre. Et tant pis pour les grincheux.

samedi 25 avril 2009

i comme Icare

Un petit billet juste pour la culture.
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Le lien donne accès à un extrait du film "i comme Icare" de Verneuil, où est reconstituée l'expérience de Milgram.
Cette expérience est connue : le principe est de voir jusqu'à quel point un individu "normal" est capable de faire souffrir quelqu'un (jusqu'à risquer de le tuer) quand il est sous l'autorité de quelqu'un d'autre ; un quelqu'un d'autre qui "représente" l'autorité, justement. Dans l'expérience, l'autorité est "médicale et universitaire".
Pour aller vite, le cobaye envoie des décharges électriques de plus en plus forte à un type quand celui-ci se trompe en répondant à une série de questions ; c'est bien sûr une arnaque, le type qui "reçoit" des décharges est un comédien qui ne reçoit rien du tout !! Une subtilité est bien sûr d'avoir fait croire au cobaye qu'il aurait pu se retrouver du côté de celui qui reçoit les décharges.
L'expérience est contestée sur plusieurs aspects, mais toujours est-il que près de deux tiers des cobayes ont accepté de soumettre leur victime innocente à des décharges de 450 volts... C'est-à-dire de risquer de les tuer, par soumission à l'autorité.
Ca m'a donné très envie de lire le bouquin de Milgram, Soumission à l'autorité, qui a été fait à partir de là, pour avoir une dissection pointue de l'expérience.
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Je suis retombé là-dessus, car France 2 prépare un documentaire à partir d'un pseudo-jeu de téléréalité où est reconstituée l'expérience.
Bon, je n'ai pas eu bien les infos, il faudra voir le documentaire, mais il y a tout lieu de croire que ce n'est pas exactement une "reconstitution". L'intérêt est surtout d'avoir un avis qualitatif (mais bien sûr sujet à caution, il faudra voir comment tout est mené) la soumission à une "autorité" "télévisuelle", et plus seulement à une autorité "médicale et universitaire"...
Cela m'interessera beaucoup.
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"Ce qui signifie que dans un pays civilisé, démocratique et libéral, les deux tiers de la population sont capables d'exécuter n'importe quel ordre émanant d'une autorité supérieure."
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" - Mais dans le cas d'un génocide, par exemple, quand un tyran décide de tuer froidement cinq, six, millions d'hommes, de femmes, d'enfants, il lui faut au moins un million de complices, de tueurs, d'exécuteurs ! Comment arrive-t-il à se faire obéir ?
- En morcelant les responsabilités. Un tyran a besoin avant tout d'un Etat tyran, alors il va recruter un million de petits tyrans fonctionnaires qui auront chacun une tâche banale à exécuter. Et chacun va exécuter cette tâche avec compétence. Et sans remords. Car personne ne se rendra compte qu'il est le millionnième maillon de l'acte final. Les uns vont arrêter les victimes ; ils n'auront commis que de simples arrestations. D'autres vont conduire ces victimes dans des camps ; ils n'auront fait que leur métier de mécanicien de locomotive. Et l'administrateur du camp en ouvrant ses portes n'aura fait que son devoir de directeur de prison. Bien entendu, on utilise les individus les plus cruels dans la violence finale. Mais à tous les maillons de la chaîne, on a rendu l'obéissance confortable".
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"Ce qu'il y a de plus surprenant chez tous vos sujets, c'est qu'ils agissent sans haine, sans colère, sans le moindre esprit de vengeance, sans espoir même d'un salaire confortable."
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Comment dire plus juste en moins de mots ?
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J'ai relu il y a quelques jours - c'est finalement un peu a-propos -, l'épilogue d'Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt. C'est la partie réellement philosophique du livre, et sa relecture a sonné en écho aux cours de Mireille Delmas-Marty au Collège de France, qu'on peut podcaster facilement, sur les paradigmes de la justice pénale internationale selon elle, crime de guerre, guerre contre le crime et crime contre l'humanité.
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Arendt termine l'épilogue ainsi :
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"Tous les système juridiques modernes supposent que pour commettre un crime il faut avoir l'intention de faire le mal. Les peuples civilisés s'enorgueillissent tout particulièrement de ce que leur jurisprudence prend en considération ce facteur subjectif. Quand cette intention est absente, quand, pour une raison ou une autre, fût-ce l'aliénation morale, la factulté de distinguer le bien du mal est atteinte, nous pensons qu'il n'y a pas eu crime. Nous rejetons, nous considérons comme barbare, l'idée qu'"un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal constitue une violation de l'harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir ; qu'une collectivité lésée a le devoir à l'égard de l'ordre moral de châtier le criminel". Et cependant il me semble que c'est précisément pour ces raisons, oubliées depuis longtemps, qu'Eichmann a été traduit en justice ; ce sont ces raisons aussi qui justifient la peine de mort. (...) Et s'il est vrai qu'il faut "non seulement que justice soit faite mais que cela apparaisse", alors ce qui a été fait à Jérusalem aurait été reconnu comme juste si seulement les juges avaient osé s'adresser à l'accusé en ces termes :
"(...) Nous ne nous intéressons qu'à vos actes. Votre vie intérieure, qui n'était peut-être pas celle d'un criminel, et les potentialités criminelles de ceux qui vous entouraient, nous importent peu. Vous vous êtes dépeint comme quelqu'un qui n'a pas eu de chance ; et, connaissant les circonstances, nous sommes prêts à reconnaître, jusqu'à un certain point du moins, que si vous aviez bénéficié de circonstances plus favorables vous n'auriez probablement jamais eu à comparaître en justice, devant ce tribunal ou un autre. Supposons donc, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant de l'assassinat en série. Mais vous l'avez été de votre plein gré ; vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique d'assassinat en série. Car la politique et l'école maternelle ne sont pas la même chose : en politique obéissance et soutien ne font qu'un. Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d'un certain nombre d'autres nations - comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète - nous estimons que personne, qu'aucun être humain, ne peut avoir envie de partager cette planète avec vous. C'est pour cette raison, et pour cette raison seule, que vous devez être pendu.""
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Les deux points forts du texte me semblent ceux-ci :
- Car la politique et l'école maternelle ne sont pas la même chose : en politique, obéissance et soutien ne font qu'un.
- Vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d'un certain nombre d'autres nations.
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Le premier point est bien sûr ce pour quoi j'ai fait le lien avec l'expérience de Milgram.
La philosophie d'Arendt donne des clefs pour penser ce que cela peut être qu'un crime contre l'humanité. Ce n'est bien sûr pas ne pas se comporter "humainement", c'est-à-dire gentiment. C'est très exactement refuser de partager la terre (comme si elle nous appartenait) avec des gens pour la simple raison qu'ils sont différents ; en termes philosophiques, cela me semble être : refuser l'altérité humaine, et se donner les moyens de l'éradiquer.
Or chez Arendt, l'altérité (elle dirait certainement "la pluralité"), c'est au final le seul bien humain. Sa négation est donc le crime par excellence.
Le crime contre l'humanité n'est donc pas le fait d'avoir tué une ou plusieurs personnes : le crime n'est pas "contre" l'humanité au sens de l'ensemble des êtres humains vivants dont on aurait soutiré quelques éléments ; le crime est en fait contre quelque chose d'un peu abstrait, ce simple fait que l'ensemble des être humains (et c'est ce pourquoi ils sont humains, finalement) est un ensemble pluriel.
Et c'est dans ce cadre, je crois (mais c'est pas le fond de mon propos aujourd'hui), qu'il faut comprendre la justification de la peine de mort de la fin du texte. Elle n'est pas du tout de l'ordre de la sentence contre quelqu'un qui a fait quelque chose d'impardonnable. Elle tient dans la réponse qu'on peut donner en toute conscience à la question suivante. Quelle est la place sur terre de quelqu'un qui n'accepte pas de (et/ou ne veut pas) partager la terre avec d'autres (dans le cas d'Eichmann, ce serait plutôt "accepter de ne pas partager la terre", mais "en politique, obéissance et soutien ne font qu'un"), pour la simple raison qu'ils sont différents ?
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Désolé, les amis, de remuer toutes ces évidences dont vous êtes certainement déjà convaincus.
En fait, j'ai en tête depuis plusieurs jours des articles que j'ai lus sur la recrudescence d'attentats contre des Roms en Europe centrale, en République Tchèque en particulier. Ce qui m'a remis en mémoire que les gens du voyage, comme on dit, ne sont pas les bienvenus en France non plus, de la part de l'Etat ou des collectivités locales comme de la part des particuliers, même si on est loin, que je sache, des débordements tchèques.
Qui sont-ils - et qui sommes-nous - pour décider qu'il n'y a pas de place chez eux - chez nous - pour des individus différents ?
Qu'est-ce que c'est que ce "nous", que ce "chez nous", qui déborde jusqu'aux frontières de la nationalité, aux frontières du territoire ?
Quelle est donc la politique de ces Etats qui refusent à leur population de s'enrichir du background d'autres cultures ? Quelle est donc le fondement de ce réflexe de ces gens qui refusent le contact de la pluralité ?
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Ces questions ne sont posent bien sûr pas seulement par rapport aux populations historiquement nomades ; c'est bien sûr également la question des politiques d'immigration...
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J'ai écouté une émission de radio avec Edouard Glissant aujourd'hui, et, décidément, je l'aime, cet homme.
"Je peux changer dans ma communauté, je peux changer, en échangeant avec l'autre, sans me perdre ni me dénaturer. C'est-à-dire que ce n'est pas parce qu'il y aura cinquante mille soudanais en France que la France va perdre brusquement son identité, sa nature, son caractère etc. Mais elle peut prendre aussi à ces soudanais quelque chose, une conception du monde, une partie d'une conception du monde, qui peut l'enrichir. Il y a des langages... Et je rêve de ça... Il y a des langages où il y a un mot - et ça c'est anti-universel, anti-un, anti-philosophique, anti-occidental etc. -, c'est magnifique, il y a un mot pour l'eau, un mot différent, pour l'eau qui ruisselle, l'eau pure, l'eau qui tombe, l'eau de pluie, l'eau qui vient de la rivière, l'eau de la montagne, l'eau qui resplendit, l'eau de la rosée... Chaque fois un mot différent ! C'est une richesse incroyable de l'imaginaire ! Si une communauté apporte ça dans une autre communauté, même si vous ne l'adoptez pas - vous n'êtes pas obligé de l'adopter ! -, il y a quelque chose de nouveau, de frémissant, qui me paraît irremplaçable."

dimanche 19 avril 2009

Avoir une position sur toute chose

Ces derniers jours, notre Président a (encore) fait les Unes à la suite de déclarations intempestives. Zapatero serait bête, Obama inexpérimenté etc.
Evidemment, c'est la dimension diplomatique qui est mise en avant là-dedans. Il y a pourtant autre chose d'intéressant dans la déclaration sur Obama.
Je cite :
«Obama est un esprit subtil, très intelligent et très charismatique. Mais il est élu depuis deux mois et n’a jamais géré un ministère de sa vie. Il y a un certain nombre de choses sur lesquelles il n’a pas de position»
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Ce que je trouve particulièrement intéressant, c'est "l'explication" de l'inexpérience. A savoir d'une part "pas de gestion d'un ministère" et d'autre part (même si les deux 'parts' sont peut-être liées dans l'esprit du monsieur) "ne pas avoir de position sur certaines choses".
On peut en effet déduire de là que l'expérience politique (sous-entendu d'un Chef d'Etat, mais finalement de tout homme ou femme politique) pourrait se résumer en deux choses : savoir gérer et avoir une position a priori sur toute chose.
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Les amis, je pense que vous voyez ce que j'ai en tête quand je relève ceci, et je ne vais pas me faire un essai politique en cette fin d'après-midi.
Il me semble justement que la gestion n'a rien à voir avec la Politique (mais sans s'exclure) et qu'avoir une position sur toute chose est absolument contradictoire avec l'exercice politique.
Laissons la gestion de côté pour aujourd'hui.
Bien sûr, il faudrait exactement savoir ce en quoi consiste la "position" dont parle notre Président : est-ce un "avis", ou "opinion", ou alors est-ce le résultat d'un processus de reflexion, disons un "jugement" ? Et si c'est une "opinion", il faudrait savoir le degré de fermeté qu'elle doit avoir pour attendre le stade de "position"...
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Cela ne peut bien évidemment pas être le fait d'avoir exercé son jugement sur toute chose ; ce n'est pas de l'ordre de l'humain.
Il faudrait donc que l'homme politique avisé (=expérimenté) ait une opinion sur tout. Si je ne pense pas qu'il faille jeter toute opinion, il faut les garder à leur place, à savoir pour l'orientation dans la vie courante. Mettre l'opinion dans la "grande" politique, il y a là une contradiction ; l'opinion est dans la pesanteur, c'est ce qui peut interdire de pouvoir prendre de la hauteur, ce qui peut interdire la mise en commun des esprits.
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La pesanteur est à son comble dans le domaine politique quand l'opinion devient position, ce qui peut s'entendre en deux sens. Soit qu'elle soit ferme ; soit qu'elle constitue une position stratégique.
Dans un cas comme dans l'autre, la position s'oppose alors à l'apprentissage de nouvelles choses de la vie qui s'écoule, elle s'oppose à l'appréhension du réel, c'est-à-dire à la discussion qui permet d'offrir de multiples points de vue sur les choses dans le cadre d'un "parler-vrai" (qui n'est pas un "parler-cru"), d'une parrhésie, pour les faire apparaître dans toute leur profondeur, qui est le coeur même de l'exercice de la Politique.
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Faire passer pour de l'expérience ce qui peut vider justement la Politique de tout son sens et de sa portée, c'est dramatique.
Encore plus dramatique est qu'on ne le relève pas, que ce soit une évidence...

samedi 18 avril 2009

Mafate dans la tourmente

J'avais zappé le tour dans Mafate avec Ranzika, Marion, Camille et Franck.
J'avais pris les congés, mais le jour venu, je me sentais trop nase pour aller crapahuter, même si le tour "Col des boeufs - La Nouvelle - Marla - Col des boeufs" n'est pas une boucle trop difficile. Le temps, qu'on pouvait qualifier pudiquement de 'changeant', ne m'avait pas non plus incité à pendre le dessus sur mon penchant naturel au sommeil et à l'absence d'effort à ce moment-là.
Au final, ce n'était pas une mauvaise idée, les quatre se sont faits tremper comme des serpilières, et leur marche s'est finalement terminée à Etang-Salé sur la plage de sable noir, où j'avais été les rejoindre.
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J'ai été plus discipliné avec Juliette et Michaël, même avec une marche plus dure prévue sur trois jours, du samedi ou lundi.
J'avais obtenu qu'on aille dans le nord du cirque, que je ne connaissais pas, pour faire une boucle "Rivière des Galets-(Cayenne)-Grand Place-(Ilet à Malheur)-Aurère-Rivière des Galets".
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Tout a bien commencé. On s'est levé à l'heure, on est arrivé à l'heure pour prendre un 4x4 à Rivière des Galets, afin de commencer à marcher à Deux-Bras.
Le début de la marche se fait dans le lit de la rivière, on passe d'un côté à l'autre, les pieds (et les jambes) dans l'eau. La première fois, on fait nos difficiles, on s'égoutte bien en sortant et tout, et puis bon, finalement, comme il faut retraverser la rivière tous les 200 mètres, on fait avec d'autant qu'il y a du soleil et que nos chaussures et chaussettes sêchent (presque) entre deux. Enfin, sauf Michaël qui a eu la (mauvaise) idée de prendre des "vraies" "grosses" chaussures de marche.
Je mène un peu le train car j'ai l'impression que les nuages sont un peu bas. La marche est vraiment très belle. On voit les veines de la montagne régulièrement, il y a régulièrement de hautes cascades, et on rencontre quelques bassins où il ne serait certainement pas désagréable de se baigner.
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Puis la montée. Moins difficile que ce que j'avais imaginé. Le relief est découpé, mais on est souvent sous les arbres (les goyaves sont en nombre sous leurs arbres et donnent une très bonne odeur à la montée). Viennent Cayenne (je pense à Rémi :-) pas le même Cayenne que le sien), Grand-Place les Bas, puis Grand-Place les Hauts où on doit passer la nuit.
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Notre gîte, c'est Le Pavillon. Splendide. Très beau gîte en soi, mais grande terrasse avec une vue formidable sur le cirque.
Quand on arrive, il y a un grand groupe de Réunionnais qui tchatchent. Eux-aussi en balade, ils étaient montés de Cayenne pour faire leur repas du midi ici.
On mange à côté d'eux, et je reste là pendant que Juliette et Michaël vont passer leurs coups de fil (!!!) et bouquiner. Ils ne parlent qu'en créole, mais la conversation s'engage quand je réponds à une question qu'ils se posent : le papangue, on dit "busard" en français standard. (cool, j'avais appris la réponse avec des petits panneaux que les écoliers de Grand-Place les Bas avaient mis le long du sentier). Ok, je suis zoreil, mais je comprends suffisamment le créole. :-) Je suis tout fier !! Discussion très cool, on discute de la Réunion, de Mayotte, de la vie chère, de tout, de rien. On fait quelques photos, ils m'offrent un verre de rhum arrangé "faham" (trop bon !). Puis ils redescendent à Cayenne.
Toujours en verve, je continue à discuter avec deux randonneurs métro, qui étaient venus à la Réunion pour rendre visite à leur fille. Discussion moins haute en couleur, mais également sympa.
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Et c'est là que l'accident survient.
En pleine phrase, méga-crampe à la cuisse gauche. Un truc horrible de chez horrible. Le muscle de l'intérieur de la cuisse se noue complètement (et ne veut pas se dénouer), et ce à tel point qu'il se déchire un peu. Genre un peu pareil pour que pour les 20 ans des Blésois, mais sur un seul muscle seulement (c'est toujours ça).
Mais je sens que çe peut être grave. Que ça peut remettre en question la marche. Je n'ai pas envie de trop inquiéter Juliette et Michaël, et j'attends le lendemain pour me décider.
Bon repas le soir, cool ; les gens qui tiennent le gîte sont vraiment très agréables. Un vrai plaisir.
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Le lendemain, j'ai toujours la cuisse en vrac. Mais j'achète une bande (forcément, il a fallu que j'oublie les miennes juste pour cette sortie-là !!), et ça va mieux. Je prends sur moi de continuer à marcher puisqu'il va y avoir plusieurs ilets sur le chemin. Si ça ne va pas, je m'y arrêterai et à Dieu va.
Le temps n'est pas beau, et il y a du vent. J'avance à l'allure que je peux, et je ne fais pas trop mon fier sur certains passages vraiment vertigineux, à flanc de falaise et où il faut se tenir à une corde pour sécuriser le passage.
Les paysages sont cependant splendides, et la marche passe.
Repas rapide à Ilet à Malheur, sur la "place" de l'"église", et on remonte à Aurère. Je suis trop lent et me fais lacher dans la montée. Moyen cool car il se met à bien pleuvoir. Moyen cool aussi car j'erre plus d'une demie heure dans Aurère (je n'avais pas le bon nom de gîte en tête) avant de trouver mon vrai toit pour la nuit. Je suis un peu d'humeur maussade, je suis trempé comme pas souvent, j'ai mal à la jambe, mais il y a un petit couple sympa au gîte, et ça me remet de bonne humeur.
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Le temps empire. Il pleut de plus en plus, de plus en plus fort. Pendant le repas du soir, on apprend de notre hôtesse qu'il y a... .... ...un cyclone en vue !!!!!!! Et que c'est pour ça que le temps est ainsi. Elle ne peut pas nous en dire plus car sa télé est en panne ; elle a appris ça de son voisin.
C'est un peu bad trip.
D'autant qu'on apprend du même coup qu'on ne peut plus revenir par la rivière des galets : avec la pluie, elle a trop monté : interdite de traversée aux individus comme aux 4x4...
En bref : on est fait comme des rats en plein milieu de Mafate !!!!
(accessoirement et pour mon cas personnel, je suis fait comme un rat et handicapé au milieu de Mafate).
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Autant dire qu'on ne dort pas serein cette nuit-là.
Inutile de dire également que rien n'aura séché pendant la nuit, et qu'on se retrouve comme des pouilleux le matin...
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Au matin, deux solutions s'offrent à nous. Soit un retour d'urgence en hélicoptère, soit changer notre trajet et passer par Les Lataniers (y passer la nuit) et revenir par la Canalisation des Orangers pour déboucher sur la côte à Sans-Souci. (parler de "sans souci" à ce moment-là me fait un peu grincer intérieurement).
On est cinq, on va du même côté, on est dans une galère similaire : on décide d'appeler un hélico.
Notre hôtesse nous donne deux numéros. Le premier, 210 euros pour les gens du cirque, le second 300, "mais pour [nous] ce sera sûrement un peu plus cher".
On appelle le premier, qui nous annonce un tarif à... ....650 euros !!! Coup de bambou !!!! On n'est plus dans la catégorie du "un peu plus cher". Plus dans celle du salopard qui profite à fond.
Donc niet.
On tente quand même d'appeler l'autre, histoire de, mais on est un peu désespéré. Il ne répond pas et on ne réessaiera pas. (pour la petite histoire, j'ai appris par Bruno le mercredi suivant, lui qui était également coincé à Mafate, qu'il avait pris cet autre hélicoptère pour 300 euros, le type, vues les circonstances, n'avait pas juger bon de sur-taxer la course... J'étais un peu vert...)
Perso, j'étais d'autant moins content que je me doutais bien que ça allait galère de base, même non handicapé. Mais bon, on est baroudeur ou on ne l'est pas (??!!).
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Donc direction "les Lataniers", à trois. Les deux autres sont partis vite, car ils voulaient absolument être rentrés le soir (avion de retour vers la métropole le sur-lendemain). Warriors ou inconscients, mon coeur balance encore....
Une des journées les plus difficiles que j'aie connues, il me semble. Trempé absolument dès les dix premières minutes. Par terre, soit de la boue, soit des rochers glissants (toujours sympa à flanc de falaise avec le vide à 20 cm des pieds...). Des passages sur plusieurs dizaines de mètres dans des torrents.
Et puis c'était long. Déjà en temps normal, il paraît que cette étape n'est pas aisée, là, c'est tout à fait l'enfer.
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La dernière montée, surtout, était terrible.
Physiquement, j'étais en vrac, fatigué, jambe gauche flageollante ; et puis, toujours sympa, mes petits compagnons s'étaient sauvés devant avec le reste d'eau. Déséché (paradoxal avec la pluie qui tombait sans compter), j'ai vraiment cru que je n'arriverais pas au bout.
Et puis cette montée, sur une falaise presque droite, était vraiment ardue sous la pluie. Avec le ruissellement, tous les passages dangereux, où des marches en béton ou taillées dans la pierre avaient été faites, étaient recouverts de terre humide. Une glissade et hop!!, dans le trou 600 mètres plus bas (je pensais à la chanson de Juliette sur le dernier mot : "...'raté' dit l'alpiniste...").
Là encore, je suis arrivé maussade.
Cela dit, l'arrivée aux Lataniers m'a fait une impression d'arrivée au Machu-Pichu ou assimilé (bon ok, je n'ai jamais mis les pieds au Pérou, mais bon...) ; nonobstant la montée, par cette voie, (et mon sentiment de soulagement béat) on arrive à l'ilet en passant par un chemin de crête très étroit donnant de chaque côté sur des à-pic, avec au loin ces massifs vertigineux tout verts. C'est vraiment saisissant.
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J'arrive exténué et puant. Et évidemment trempé, je ne vais pas revenir dessus :-)
Enroulé dans ma cape de pluie, ruisselant d'eau et de sueur, j'exhale un parfum particulièrement désagréable et acide, et quand je me désape, je me mets à fumer littéralement (je veux dire "dégager de la fumée" non grace à une clope, mais naturellement, de tout mon corps).
Je bois (beaucoup), je mange (un peu), mais il est déjà tellement tard qu'on ne va pas tarder à manger.
Je mets un peu de temps à me remettre.
Un peu de punch, rougail-saucisse, une orange. Simple et efficace. Coucher très précoce.
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Cette ilet des Lataniers est vraiment plus "reculée" que tout ce que j'ai déjà vu dans Mafate. Le "pas de routes" est encore plus palpable ici que partout ailleurs.
On est accueilli très gentiment, mais très "à la roots". On est dans la même maison que nos hôtes, les toilettes et la salle de bain sont en extérieur...
Je pense beaucoup, au départ surtout quand j'ai un peu plus de pêche pour regarder autour de moi, aux villages dogon. Rien n'est pareil et pourtant... Sensation troublante. J'aimerais bien un jour me promener là avec Boubacar...
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Le lendemain, aussi étonnant que cela nous paraisse, il fait un temps absolument superbe. A tel point même que j'ai pris un coup de soleil (une première sur l'île) malgré mon bronzage. Coup de soleil particulier, d'ailleurs, car la peau n'a pas vraiment rougi et ni fini par faire mal ; elle a "juste" cramé, brûlé.
Petite montée pour sortir de l'ilet, et puis on marche le long de la Canalisation des Orangers. Elle a été creusée à flanc de falaise (travail de titan), et permet de faire une balade simple : retour à l'horizontal. Le début de la marche, surtout, est remarquable. Il y a de superbes vues sur le cirque. On découve presque encore mieux son relief découpé dans cette partie (rien à voir avec la boucle "Col des boeufs-La Nouvelle-Marla-Col des boeufs") et permet de découvrir, de haut, une partie de notre périple des jours précédents. Ca donne un peu le tournis. Je dois dire que je suis assez fier de moi d'avoir réussi à faire tout ça dans l'état dans lequel je suis.
Cette balade sur la Canalisation met bien 3 ou 4 heures, mais c'est cool de marcher comme ça. Avec ma bande (toujours !), sur du plat, je marche 'presque' normalement.
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Ce qu'on n'avait pas trop compris, par contre, c'est qu'une fois la Canalisation finie, arrivés à Sans-Soucis, eh bien la marche n'était pas terminée.
J'avais en tête qu'une fois arrivée, on trouverait l'endroit où les 4x4 peuvent venir déposer des gens, qu'on appellerait et que tout serait terminé.
Que neni !!!!
Longue descente dans un chemin jusqu'à la route goudronnée (pas de parking à 4x4 clairement identifiable comme tel), puis longue descente le long de la route jusqu'aux hauts du bled. Et on est encore bien hauts...
On chope un ti' car jaune qui nous avance de 3/4 kms (c'est déjà ça). Mais on n'a pas bien dû se comprendre avec le chauffeur. Il nous arrête à un endroit d'où on peut aller chercher un chemin piéton pour traverser à pied la rivière des galets.
J'ai quand même en tête qu'il me semble étonnant qu'on puisse traverser à pied la rivière. Mais soit. La côte est encore loin et je commence à en avoir un peu marre.
Encore un peu de marche, et on trouve une route qui descend effectivement vers la rivière. Vue de haut, il ne semble pas impossible de la traverser un peu vers l'aval, quand elle se divise en plusieurs bras. Je commence à avoir les jambes lourdes, et j'espère vraiment qu'on va pouvoir la traverser, car je me vois mal remonter la route en lacets qui descend.
On crapahute sur les galets et on arrive au bord. De près, ça semble nettement plus compliqué de traverser. On arpente un peu le bord, et je dois dire que je suis las : la voiture est juste de l'autre côté, mais cette traversée semble vraiment très très très technique. Encore combien d'heures avant de pouvoir me faire couler un bain ?????
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Finalement, Michael pose son sac et tente une traversée à moitié. Ca semble faisable à cet endroit. Beaucoup de courant au milieu, mais on n'a de l'eau que jusqu'aux genoux et dans lit, c'est quelques galets et plutôt du gravier. C'est déjà ça. Une dizaine de mètres, il me semble, et ce serait presque la délivrance...
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Juliette se lance la première avec son sac. Elle avance lentement, c'est pas facile. Je ne suis pas trop rassuré pour elle. Elle arrive au bout ; soulagement.
Enfin, soulagement à moitié car c'est mon tour, avec ma jambe en vrac. Si tu sens que c'est pas possible au milieu, tu reviens, hin ??? Oui, certes. En même temps, les choses sont compliquées car les clefs de voiture sont toujours avec moi, du mauvais côté de la rivière...
Je me lance finalement. C'est effectivement très difficile. Le courant est vraiment fort dans le milieu et il faut beaucoup d'energie pour ne pas tomber et partir dans les rapides plein de gros galets après. Même sentiment de découragement qu'à la montée aux Lataniers, dans certains passages terreux sur l'à-pic. Mais bon, 10 centimètres par 10 centimètres, on arrive en multiples pas jusqu'à faire 10 mètres. J'ai ramassé tout le lit de rivière en gravier dans mes chaussures, mais YES I DID IT !!!! Tour de Michaël avec son gros sac. Tout se passe bien.
Cela dit, avec le recul, je pense vraiment que c'était une connerie. Même si, avec ça et aussi tout le reste, je passe maintenant pour un baroudeur aux yeux des marcheurs de la DR :-)
Retour à la voiture, je suis dans l'espace et marche sans plus réfléchir à rien. Je suis carrément sonné.
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Retour, voiture, bain, repas, coucher... J'en ai zappé l'INSEE le lendemain matin. Trop nase...

vendredi 17 avril 2009

Un petit tour rapide des dernières semaines...

Ces cinq dernières semaines de touristes ont été assez intenses.
Des journées de taf bien bien remplies (et pas beaucoup d'opportunités de congés... dur dur d'être in-dis-pen-sa-ble), des soirées longues, des week-ends denses...
Même sans le dernier Mafate qui m'a achevé, je serais sorti de là claqué.
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Déjà, il y a eu les nombreuses soirées au Zanzibar. Très bonne initiative, maintenant le serveur et la serveuse me connaissent, et même le barman me fait des clins d'oeil :-)))) L'"habitude" commence quelque part !
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(eh oui, ici, on peut fumer en buvant des coups : c'est beaucoup plus facile de se retrouver en terrasse que dans la capitale... le "terrasse" est en effet assez répandue puisque les toits le sont moins...)
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Après le bar/resto, il y a eu aussi les rhums et rhums arrangés à la maison :

Et puis il y a eu de la plage, des bassins, du classique quoi !!!
Et puis de la rando dans Mafate (prochain billet... ç'a valu son pesant de cacahuètes !)
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Et puis surtout, il y a eu ...
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de l'eau...
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ET PUIS IL Y A EU DE LA PLUIE !!!!!!!!!!
Et effet, à part la toute première semaine de Ranzika et Marion, on ne peut pas dire que le temps a été splendide.
Mais tout ça a culminé la toute dernière semaine avec Juliette et Michaël, quand on était dans Mafate (chouette !!) et après avec le passage dans le secteur de cette garce de Jade. Pourtant "simple" tempête tropicale, elle nous a envoyé tellement d'eau que le petit Gaël, pourtant gros cyclone, fait maintenant figure de nullard...
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Eh oui... il ne fait pas TOUJOURS beau sur mon île...
(il faut PRESQUE TOUJOURS beau, c'est tout :-))

Retour à la vie normale

Et oui, "je connais la chanson"...
Et oui, je ne peux pas nier, j'ai tout abandonné pendant mes cinq semaines de touristes...
Enfin, j'ai surtout abandonné le blog :-(
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Pour la reprise et en guise d'amuse-bouche, je mets sur ce billet quelques photos de Mayotte que j'ai récupérées sur le net, en complément du lien que j'avais mis sur le billet correspondant...
Histoire de mettre un peu de féérie dans les coeurs !!
Histoire de marquer le coup, car la départementalisation est en cours maintenant ! 101e département !!! (tin tin tiiiiin !!!)
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Ici, on appelle ça des "endormis", ces bestioles-là :
Il me semble que c'est la plage de N'Gouja en dessous. C'est un endroit où on peut nager avec des tortues et des dauphins :-)
Je n'y ai vu que des poissons multicolores en abondance (je ne vous raconte pas la déception !)
Ici là, ce sont des petits Makis. Ils sont gourmands et aiment bien qu'on leur donne de la banane :-)
Ici, il me semble que c'est sur la barge reliant Petite Ile à Grande Terre ; au fond, les petites tâches blanches, ce serait alors Mamoudzou :
Une langue de terre dans le nord (la même, autre angle, deux photos plus bas) :
Après avoir vu ça, je pense que vous serez d'accord avec moi que seuls les esprits chagrins peuvent ne pas vouloir de Mayotte en France !!!
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J'ajoute une petite carte de la Grande Terre (Petite Ile, c'est juste à l'est de Mamoudzou) car j'en aime beaucoup le profil quasi fractal :