samedi 18 avril 2009

Mafate dans la tourmente

J'avais zappé le tour dans Mafate avec Ranzika, Marion, Camille et Franck.
J'avais pris les congés, mais le jour venu, je me sentais trop nase pour aller crapahuter, même si le tour "Col des boeufs - La Nouvelle - Marla - Col des boeufs" n'est pas une boucle trop difficile. Le temps, qu'on pouvait qualifier pudiquement de 'changeant', ne m'avait pas non plus incité à pendre le dessus sur mon penchant naturel au sommeil et à l'absence d'effort à ce moment-là.
Au final, ce n'était pas une mauvaise idée, les quatre se sont faits tremper comme des serpilières, et leur marche s'est finalement terminée à Etang-Salé sur la plage de sable noir, où j'avais été les rejoindre.
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J'ai été plus discipliné avec Juliette et Michaël, même avec une marche plus dure prévue sur trois jours, du samedi ou lundi.
J'avais obtenu qu'on aille dans le nord du cirque, que je ne connaissais pas, pour faire une boucle "Rivière des Galets-(Cayenne)-Grand Place-(Ilet à Malheur)-Aurère-Rivière des Galets".
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Tout a bien commencé. On s'est levé à l'heure, on est arrivé à l'heure pour prendre un 4x4 à Rivière des Galets, afin de commencer à marcher à Deux-Bras.
Le début de la marche se fait dans le lit de la rivière, on passe d'un côté à l'autre, les pieds (et les jambes) dans l'eau. La première fois, on fait nos difficiles, on s'égoutte bien en sortant et tout, et puis bon, finalement, comme il faut retraverser la rivière tous les 200 mètres, on fait avec d'autant qu'il y a du soleil et que nos chaussures et chaussettes sêchent (presque) entre deux. Enfin, sauf Michaël qui a eu la (mauvaise) idée de prendre des "vraies" "grosses" chaussures de marche.
Je mène un peu le train car j'ai l'impression que les nuages sont un peu bas. La marche est vraiment très belle. On voit les veines de la montagne régulièrement, il y a régulièrement de hautes cascades, et on rencontre quelques bassins où il ne serait certainement pas désagréable de se baigner.
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Puis la montée. Moins difficile que ce que j'avais imaginé. Le relief est découpé, mais on est souvent sous les arbres (les goyaves sont en nombre sous leurs arbres et donnent une très bonne odeur à la montée). Viennent Cayenne (je pense à Rémi :-) pas le même Cayenne que le sien), Grand-Place les Bas, puis Grand-Place les Hauts où on doit passer la nuit.
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Notre gîte, c'est Le Pavillon. Splendide. Très beau gîte en soi, mais grande terrasse avec une vue formidable sur le cirque.
Quand on arrive, il y a un grand groupe de Réunionnais qui tchatchent. Eux-aussi en balade, ils étaient montés de Cayenne pour faire leur repas du midi ici.
On mange à côté d'eux, et je reste là pendant que Juliette et Michaël vont passer leurs coups de fil (!!!) et bouquiner. Ils ne parlent qu'en créole, mais la conversation s'engage quand je réponds à une question qu'ils se posent : le papangue, on dit "busard" en français standard. (cool, j'avais appris la réponse avec des petits panneaux que les écoliers de Grand-Place les Bas avaient mis le long du sentier). Ok, je suis zoreil, mais je comprends suffisamment le créole. :-) Je suis tout fier !! Discussion très cool, on discute de la Réunion, de Mayotte, de la vie chère, de tout, de rien. On fait quelques photos, ils m'offrent un verre de rhum arrangé "faham" (trop bon !). Puis ils redescendent à Cayenne.
Toujours en verve, je continue à discuter avec deux randonneurs métro, qui étaient venus à la Réunion pour rendre visite à leur fille. Discussion moins haute en couleur, mais également sympa.
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Et c'est là que l'accident survient.
En pleine phrase, méga-crampe à la cuisse gauche. Un truc horrible de chez horrible. Le muscle de l'intérieur de la cuisse se noue complètement (et ne veut pas se dénouer), et ce à tel point qu'il se déchire un peu. Genre un peu pareil pour que pour les 20 ans des Blésois, mais sur un seul muscle seulement (c'est toujours ça).
Mais je sens que çe peut être grave. Que ça peut remettre en question la marche. Je n'ai pas envie de trop inquiéter Juliette et Michaël, et j'attends le lendemain pour me décider.
Bon repas le soir, cool ; les gens qui tiennent le gîte sont vraiment très agréables. Un vrai plaisir.
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Le lendemain, j'ai toujours la cuisse en vrac. Mais j'achète une bande (forcément, il a fallu que j'oublie les miennes juste pour cette sortie-là !!), et ça va mieux. Je prends sur moi de continuer à marcher puisqu'il va y avoir plusieurs ilets sur le chemin. Si ça ne va pas, je m'y arrêterai et à Dieu va.
Le temps n'est pas beau, et il y a du vent. J'avance à l'allure que je peux, et je ne fais pas trop mon fier sur certains passages vraiment vertigineux, à flanc de falaise et où il faut se tenir à une corde pour sécuriser le passage.
Les paysages sont cependant splendides, et la marche passe.
Repas rapide à Ilet à Malheur, sur la "place" de l'"église", et on remonte à Aurère. Je suis trop lent et me fais lacher dans la montée. Moyen cool car il se met à bien pleuvoir. Moyen cool aussi car j'erre plus d'une demie heure dans Aurère (je n'avais pas le bon nom de gîte en tête) avant de trouver mon vrai toit pour la nuit. Je suis un peu d'humeur maussade, je suis trempé comme pas souvent, j'ai mal à la jambe, mais il y a un petit couple sympa au gîte, et ça me remet de bonne humeur.
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Le temps empire. Il pleut de plus en plus, de plus en plus fort. Pendant le repas du soir, on apprend de notre hôtesse qu'il y a... .... ...un cyclone en vue !!!!!!! Et que c'est pour ça que le temps est ainsi. Elle ne peut pas nous en dire plus car sa télé est en panne ; elle a appris ça de son voisin.
C'est un peu bad trip.
D'autant qu'on apprend du même coup qu'on ne peut plus revenir par la rivière des galets : avec la pluie, elle a trop monté : interdite de traversée aux individus comme aux 4x4...
En bref : on est fait comme des rats en plein milieu de Mafate !!!!
(accessoirement et pour mon cas personnel, je suis fait comme un rat et handicapé au milieu de Mafate).
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Autant dire qu'on ne dort pas serein cette nuit-là.
Inutile de dire également que rien n'aura séché pendant la nuit, et qu'on se retrouve comme des pouilleux le matin...
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Au matin, deux solutions s'offrent à nous. Soit un retour d'urgence en hélicoptère, soit changer notre trajet et passer par Les Lataniers (y passer la nuit) et revenir par la Canalisation des Orangers pour déboucher sur la côte à Sans-Souci. (parler de "sans souci" à ce moment-là me fait un peu grincer intérieurement).
On est cinq, on va du même côté, on est dans une galère similaire : on décide d'appeler un hélico.
Notre hôtesse nous donne deux numéros. Le premier, 210 euros pour les gens du cirque, le second 300, "mais pour [nous] ce sera sûrement un peu plus cher".
On appelle le premier, qui nous annonce un tarif à... ....650 euros !!! Coup de bambou !!!! On n'est plus dans la catégorie du "un peu plus cher". Plus dans celle du salopard qui profite à fond.
Donc niet.
On tente quand même d'appeler l'autre, histoire de, mais on est un peu désespéré. Il ne répond pas et on ne réessaiera pas. (pour la petite histoire, j'ai appris par Bruno le mercredi suivant, lui qui était également coincé à Mafate, qu'il avait pris cet autre hélicoptère pour 300 euros, le type, vues les circonstances, n'avait pas juger bon de sur-taxer la course... J'étais un peu vert...)
Perso, j'étais d'autant moins content que je me doutais bien que ça allait galère de base, même non handicapé. Mais bon, on est baroudeur ou on ne l'est pas (??!!).
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Donc direction "les Lataniers", à trois. Les deux autres sont partis vite, car ils voulaient absolument être rentrés le soir (avion de retour vers la métropole le sur-lendemain). Warriors ou inconscients, mon coeur balance encore....
Une des journées les plus difficiles que j'aie connues, il me semble. Trempé absolument dès les dix premières minutes. Par terre, soit de la boue, soit des rochers glissants (toujours sympa à flanc de falaise avec le vide à 20 cm des pieds...). Des passages sur plusieurs dizaines de mètres dans des torrents.
Et puis c'était long. Déjà en temps normal, il paraît que cette étape n'est pas aisée, là, c'est tout à fait l'enfer.
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La dernière montée, surtout, était terrible.
Physiquement, j'étais en vrac, fatigué, jambe gauche flageollante ; et puis, toujours sympa, mes petits compagnons s'étaient sauvés devant avec le reste d'eau. Déséché (paradoxal avec la pluie qui tombait sans compter), j'ai vraiment cru que je n'arriverais pas au bout.
Et puis cette montée, sur une falaise presque droite, était vraiment ardue sous la pluie. Avec le ruissellement, tous les passages dangereux, où des marches en béton ou taillées dans la pierre avaient été faites, étaient recouverts de terre humide. Une glissade et hop!!, dans le trou 600 mètres plus bas (je pensais à la chanson de Juliette sur le dernier mot : "...'raté' dit l'alpiniste...").
Là encore, je suis arrivé maussade.
Cela dit, l'arrivée aux Lataniers m'a fait une impression d'arrivée au Machu-Pichu ou assimilé (bon ok, je n'ai jamais mis les pieds au Pérou, mais bon...) ; nonobstant la montée, par cette voie, (et mon sentiment de soulagement béat) on arrive à l'ilet en passant par un chemin de crête très étroit donnant de chaque côté sur des à-pic, avec au loin ces massifs vertigineux tout verts. C'est vraiment saisissant.
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J'arrive exténué et puant. Et évidemment trempé, je ne vais pas revenir dessus :-)
Enroulé dans ma cape de pluie, ruisselant d'eau et de sueur, j'exhale un parfum particulièrement désagréable et acide, et quand je me désape, je me mets à fumer littéralement (je veux dire "dégager de la fumée" non grace à une clope, mais naturellement, de tout mon corps).
Je bois (beaucoup), je mange (un peu), mais il est déjà tellement tard qu'on ne va pas tarder à manger.
Je mets un peu de temps à me remettre.
Un peu de punch, rougail-saucisse, une orange. Simple et efficace. Coucher très précoce.
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Cette ilet des Lataniers est vraiment plus "reculée" que tout ce que j'ai déjà vu dans Mafate. Le "pas de routes" est encore plus palpable ici que partout ailleurs.
On est accueilli très gentiment, mais très "à la roots". On est dans la même maison que nos hôtes, les toilettes et la salle de bain sont en extérieur...
Je pense beaucoup, au départ surtout quand j'ai un peu plus de pêche pour regarder autour de moi, aux villages dogon. Rien n'est pareil et pourtant... Sensation troublante. J'aimerais bien un jour me promener là avec Boubacar...
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Le lendemain, aussi étonnant que cela nous paraisse, il fait un temps absolument superbe. A tel point même que j'ai pris un coup de soleil (une première sur l'île) malgré mon bronzage. Coup de soleil particulier, d'ailleurs, car la peau n'a pas vraiment rougi et ni fini par faire mal ; elle a "juste" cramé, brûlé.
Petite montée pour sortir de l'ilet, et puis on marche le long de la Canalisation des Orangers. Elle a été creusée à flanc de falaise (travail de titan), et permet de faire une balade simple : retour à l'horizontal. Le début de la marche, surtout, est remarquable. Il y a de superbes vues sur le cirque. On découve presque encore mieux son relief découpé dans cette partie (rien à voir avec la boucle "Col des boeufs-La Nouvelle-Marla-Col des boeufs") et permet de découvrir, de haut, une partie de notre périple des jours précédents. Ca donne un peu le tournis. Je dois dire que je suis assez fier de moi d'avoir réussi à faire tout ça dans l'état dans lequel je suis.
Cette balade sur la Canalisation met bien 3 ou 4 heures, mais c'est cool de marcher comme ça. Avec ma bande (toujours !), sur du plat, je marche 'presque' normalement.
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Ce qu'on n'avait pas trop compris, par contre, c'est qu'une fois la Canalisation finie, arrivés à Sans-Soucis, eh bien la marche n'était pas terminée.
J'avais en tête qu'une fois arrivée, on trouverait l'endroit où les 4x4 peuvent venir déposer des gens, qu'on appellerait et que tout serait terminé.
Que neni !!!!
Longue descente dans un chemin jusqu'à la route goudronnée (pas de parking à 4x4 clairement identifiable comme tel), puis longue descente le long de la route jusqu'aux hauts du bled. Et on est encore bien hauts...
On chope un ti' car jaune qui nous avance de 3/4 kms (c'est déjà ça). Mais on n'a pas bien dû se comprendre avec le chauffeur. Il nous arrête à un endroit d'où on peut aller chercher un chemin piéton pour traverser à pied la rivière des galets.
J'ai quand même en tête qu'il me semble étonnant qu'on puisse traverser à pied la rivière. Mais soit. La côte est encore loin et je commence à en avoir un peu marre.
Encore un peu de marche, et on trouve une route qui descend effectivement vers la rivière. Vue de haut, il ne semble pas impossible de la traverser un peu vers l'aval, quand elle se divise en plusieurs bras. Je commence à avoir les jambes lourdes, et j'espère vraiment qu'on va pouvoir la traverser, car je me vois mal remonter la route en lacets qui descend.
On crapahute sur les galets et on arrive au bord. De près, ça semble nettement plus compliqué de traverser. On arpente un peu le bord, et je dois dire que je suis las : la voiture est juste de l'autre côté, mais cette traversée semble vraiment très très très technique. Encore combien d'heures avant de pouvoir me faire couler un bain ?????
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Finalement, Michael pose son sac et tente une traversée à moitié. Ca semble faisable à cet endroit. Beaucoup de courant au milieu, mais on n'a de l'eau que jusqu'aux genoux et dans lit, c'est quelques galets et plutôt du gravier. C'est déjà ça. Une dizaine de mètres, il me semble, et ce serait presque la délivrance...
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Juliette se lance la première avec son sac. Elle avance lentement, c'est pas facile. Je ne suis pas trop rassuré pour elle. Elle arrive au bout ; soulagement.
Enfin, soulagement à moitié car c'est mon tour, avec ma jambe en vrac. Si tu sens que c'est pas possible au milieu, tu reviens, hin ??? Oui, certes. En même temps, les choses sont compliquées car les clefs de voiture sont toujours avec moi, du mauvais côté de la rivière...
Je me lance finalement. C'est effectivement très difficile. Le courant est vraiment fort dans le milieu et il faut beaucoup d'energie pour ne pas tomber et partir dans les rapides plein de gros galets après. Même sentiment de découragement qu'à la montée aux Lataniers, dans certains passages terreux sur l'à-pic. Mais bon, 10 centimètres par 10 centimètres, on arrive en multiples pas jusqu'à faire 10 mètres. J'ai ramassé tout le lit de rivière en gravier dans mes chaussures, mais YES I DID IT !!!! Tour de Michaël avec son gros sac. Tout se passe bien.
Cela dit, avec le recul, je pense vraiment que c'était une connerie. Même si, avec ça et aussi tout le reste, je passe maintenant pour un baroudeur aux yeux des marcheurs de la DR :-)
Retour à la voiture, je suis dans l'espace et marche sans plus réfléchir à rien. Je suis carrément sonné.
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Retour, voiture, bain, repas, coucher... J'en ai zappé l'INSEE le lendemain matin. Trop nase...

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