Un petit billet juste pour la culture.
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Le lien donne accès à un extrait du film "i comme Icare" de Verneuil, où est reconstituée l'expérience de Milgram.
Cette expérience est connue : le principe est de voir jusqu'à quel point un individu "normal" est capable de faire souffrir quelqu'un (jusqu'à risquer de le tuer) quand il est sous l'autorité de quelqu'un d'autre ; un quelqu'un d'autre qui "représente" l'autorité, justement. Dans l'expérience, l'autorité est "médicale et universitaire".
Pour aller vite, le cobaye envoie des décharges électriques de plus en plus forte à un type quand celui-ci se trompe en répondant à une série de questions ; c'est bien sûr une arnaque, le type qui "reçoit" des décharges est un comédien qui ne reçoit rien du tout !! Une subtilité est bien sûr d'avoir fait croire au cobaye qu'il aurait pu se retrouver du côté de celui qui reçoit les décharges.
L'expérience est contestée sur plusieurs aspects, mais toujours est-il que près de deux tiers des cobayes ont accepté de soumettre leur victime innocente à des décharges de 450 volts... C'est-à-dire de risquer de les tuer, par soumission à l'autorité.
Ca m'a donné très envie de lire le bouquin de Milgram, Soumission à l'autorité, qui a été fait à partir de là, pour avoir une dissection pointue de l'expérience.
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Je suis retombé là-dessus, car France 2 prépare un documentaire à partir d'un pseudo-jeu de téléréalité où est reconstituée l'expérience.
Bon, je n'ai pas eu bien les infos, il faudra voir le documentaire, mais il y a tout lieu de croire que ce n'est pas exactement une "reconstitution". L'intérêt est surtout d'avoir un avis qualitatif (mais bien sûr sujet à caution, il faudra voir comment tout est mené) la soumission à une "autorité" "télévisuelle", et plus seulement à une autorité "médicale et universitaire"...
Cela m'interessera beaucoup.
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"Ce qui signifie que dans un pays civilisé, démocratique et libéral, les deux tiers de la population sont capables d'exécuter n'importe quel ordre émanant d'une autorité supérieure."
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" - Mais dans le cas d'un génocide, par exemple, quand un tyran décide de tuer froidement cinq, six, millions d'hommes, de femmes, d'enfants, il lui faut au moins un million de complices, de tueurs, d'exécuteurs ! Comment arrive-t-il à se faire obéir ?
- En morcelant les responsabilités. Un tyran a besoin avant tout d'un Etat tyran, alors il va recruter un million de petits tyrans fonctionnaires qui auront chacun une tâche banale à exécuter. Et chacun va exécuter cette tâche avec compétence. Et sans remords. Car personne ne se rendra compte qu'il est le millionnième maillon de l'acte final. Les uns vont arrêter les victimes ; ils n'auront commis que de simples arrestations. D'autres vont conduire ces victimes dans des camps ; ils n'auront fait que leur métier de mécanicien de locomotive. Et l'administrateur du camp en ouvrant ses portes n'aura fait que son devoir de directeur de prison. Bien entendu, on utilise les individus les plus cruels dans la violence finale. Mais à tous les maillons de la chaîne, on a rendu l'obéissance confortable".
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"Ce qu'il y a de plus surprenant chez tous vos sujets, c'est qu'ils agissent sans haine, sans colère, sans le moindre esprit de vengeance, sans espoir même d'un salaire confortable."
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Comment dire plus juste en moins de mots ?
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J'ai relu il y a quelques jours - c'est finalement un peu a-propos -, l'épilogue d'Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt. C'est la partie réellement philosophique du livre, et sa relecture a sonné en écho aux cours de Mireille Delmas-Marty au Collège de France, qu'on peut podcaster facilement, sur les paradigmes de la justice pénale internationale selon elle, crime de guerre, guerre contre le crime et crime contre l'humanité.
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Arendt termine l'épilogue ainsi :
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"Tous les système juridiques modernes supposent que pour commettre un crime il faut avoir l'intention de faire le mal. Les peuples civilisés s'enorgueillissent tout particulièrement de ce que leur jurisprudence prend en considération ce facteur subjectif. Quand cette intention est absente, quand, pour une raison ou une autre, fût-ce l'aliénation morale, la factulté de distinguer le bien du mal est atteinte, nous pensons qu'il n'y a pas eu crime. Nous rejetons, nous considérons comme barbare, l'idée qu'"un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal constitue une violation de l'harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir ; qu'une collectivité lésée a le devoir à l'égard de l'ordre moral de châtier le criminel". Et cependant il me semble que c'est précisément pour ces raisons, oubliées depuis longtemps, qu'Eichmann a été traduit en justice ; ce sont ces raisons aussi qui justifient la peine de mort. (...) Et s'il est vrai qu'il faut "non seulement que justice soit faite mais que cela apparaisse", alors ce qui a été fait à Jérusalem aurait été reconnu comme juste si seulement les juges avaient osé s'adresser à l'accusé en ces termes :
"(...) Nous ne nous intéressons qu'à vos actes. Votre vie intérieure, qui n'était peut-être pas celle d'un criminel, et les potentialités criminelles de ceux qui vous entouraient, nous importent peu. Vous vous êtes dépeint comme quelqu'un qui n'a pas eu de chance ; et, connaissant les circonstances, nous sommes prêts à reconnaître, jusqu'à un certain point du moins, que si vous aviez bénéficié de circonstances plus favorables vous n'auriez probablement jamais eu à comparaître en justice, devant ce tribunal ou un autre. Supposons donc, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant de l'assassinat en série. Mais vous l'avez été de votre plein gré ; vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique d'assassinat en série. Car la politique et l'école maternelle ne sont pas la même chose : en politique obéissance et soutien ne font qu'un. Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d'un certain nombre d'autres nations - comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète - nous estimons que personne, qu'aucun être humain, ne peut avoir envie de partager cette planète avec vous. C'est pour cette raison, et pour cette raison seule, que vous devez être pendu.""
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Les deux points forts du texte me semblent ceux-ci :
- Car la politique et l'école maternelle ne sont pas la même chose : en politique, obéissance et soutien ne font qu'un.
- Vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d'un certain nombre d'autres nations.
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Le premier point est bien sûr ce pour quoi j'ai fait le lien avec l'expérience de Milgram.
La philosophie d'Arendt donne des clefs pour penser ce que cela peut être qu'un crime contre l'humanité. Ce n'est bien sûr pas ne pas se comporter "humainement", c'est-à-dire gentiment. C'est très exactement refuser de partager la terre (comme si elle nous appartenait) avec des gens pour la simple raison qu'ils sont différents ; en termes philosophiques, cela me semble être : refuser l'altérité humaine, et se donner les moyens de l'éradiquer.
Or chez Arendt, l'altérité (elle dirait certainement "la pluralité"), c'est au final le seul bien humain. Sa négation est donc le crime par excellence.
Le crime contre l'humanité n'est donc pas le fait d'avoir tué une ou plusieurs personnes : le crime n'est pas "contre" l'humanité au sens de l'ensemble des êtres humains vivants dont on aurait soutiré quelques éléments ; le crime est en fait contre quelque chose d'un peu abstrait, ce simple fait que l'ensemble des être humains (et c'est ce pourquoi ils sont humains, finalement) est un ensemble pluriel.
Et c'est dans ce cadre, je crois (mais c'est pas le fond de mon propos aujourd'hui), qu'il faut comprendre la justification de la peine de mort de la fin du texte. Elle n'est pas du tout de l'ordre de la sentence contre quelqu'un qui a fait quelque chose d'impardonnable. Elle tient dans la réponse qu'on peut donner en toute conscience à la question suivante. Quelle est la place sur terre de quelqu'un qui n'accepte pas de (et/ou ne veut pas) partager la terre avec d'autres (dans le cas d'Eichmann, ce serait plutôt "accepter de ne pas partager la terre", mais "en politique, obéissance et soutien ne font qu'un"), pour la simple raison qu'ils sont différents ?
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Désolé, les amis, de remuer toutes ces évidences dont vous êtes certainement déjà convaincus.
En fait, j'ai en tête depuis plusieurs jours des articles que j'ai lus sur la recrudescence d'attentats contre des Roms en Europe centrale, en République Tchèque en particulier. Ce qui m'a remis en mémoire que les gens du voyage, comme on dit, ne sont pas les bienvenus en France non plus, de la part de l'Etat ou des collectivités locales comme de la part des particuliers, même si on est loin, que je sache, des débordements tchèques.
Qui sont-ils - et qui sommes-nous - pour décider qu'il n'y a pas de place chez eux - chez nous - pour des individus différents ?
Qu'est-ce que c'est que ce "nous", que ce "chez nous", qui déborde jusqu'aux frontières de la nationalité, aux frontières du territoire ?
Quelle est donc la politique de ces Etats qui refusent à leur population de s'enrichir du background d'autres cultures ? Quelle est donc le fondement de ce réflexe de ces gens qui refusent le contact de la pluralité ?
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Ces questions ne sont posent bien sûr pas seulement par rapport aux populations historiquement nomades ; c'est bien sûr également la question des politiques d'immigration...
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J'ai écouté une émission de radio avec Edouard Glissant aujourd'hui, et, décidément, je l'aime, cet homme.
"Je peux changer dans ma communauté, je peux changer, en échangeant avec l'autre, sans me perdre ni me dénaturer. C'est-à-dire que ce n'est pas parce qu'il y aura cinquante mille soudanais en France que la France va perdre brusquement son identité, sa nature, son caractère etc. Mais elle peut prendre aussi à ces soudanais quelque chose, une conception du monde, une partie d'une conception du monde, qui peut l'enrichir. Il y a des langages... Et je rêve de ça... Il y a des langages où il y a un mot - et ça c'est anti-universel, anti-un, anti-philosophique, anti-occidental etc. -, c'est magnifique, il y a un mot pour l'eau, un mot différent, pour l'eau qui ruisselle, l'eau pure, l'eau qui tombe, l'eau de pluie, l'eau qui vient de la rivière, l'eau de la montagne, l'eau qui resplendit, l'eau de la rosée... Chaque fois un mot différent ! C'est une richesse incroyable de l'imaginaire ! Si une communauté apporte ça dans une autre communauté, même si vous ne l'adoptez pas - vous n'êtes pas obligé de l'adopter ! -, il y a quelque chose de nouveau, de frémissant, qui me paraît irremplaçable."
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